La triple peine : prison, CRA puis assignation à résidence.

Témoignage d’un prisionnier du CRA de Toulouse placé en assignation à résidence à sa sortie du CRA – Juillet 2026

« J’ai passé deux périodes au CRA, en 2023 et en 2025. La première fois, c’était au CRA de Perpignan. Je suis resté trois mois là-bas. Trois mois de galère. Ils viennent, ils te rajoutent un mois après un mois, après 15 jours, après 15 jours, et voilà.

C’était pareil à Perpignan mais le CRA de Toulouse, il est un peu plus dur. Le CRA de Perpignan, il y a une promenade collective et tout, tu peux faire des activités et tout à Toulouse, tu peux rien faire. À Toulouse, c’est l’enfer, c’est pire que la prison. L’autre tu peux regarder le ciel. Moi je pense que le CRA de Toulouse franchement c’est quelque chose. Et pour que tu passes trois mois là-bas, il faut que tu sois fort mentalement. 

Le CRA, il est sale. Même tu nettoies, c’est toujours sale. La nourriture, laisse tomber. Franchement, je suis désolé, même si tu ramènes un chien, il ne peut pas manger ça. Il y a des jours, ça m’est arrivé là-bas, j’ai mangé que le pain, de toute la journée. Après, à certains moments ils bloquent les visites, tu peux pas rentrer à manger. Même si tu rentres à manger, tu manges que des trucs sucrés, tu rentres pas ce que tu veux.

Ils changent les règles comme ils veulent. Il n’y a pas un règlement qui vient par exemple de la ministère ou quelque chose comme ça. C’est eux qui font le règlement là-bas. Des fois, quand il y a trop de gens, ils bloquent les visites et tout, il y a des gens qui fument et des fois, ça pète entre eux, il y a des embrouilles à cause de cigarettes. 

Tu demandes de voir le médecin, tu le vois une fois par semaine, des fois, il est pas là, t’es mal et tout. Tu galères pendant une semaine ou pendant trois jours. La dernière fois quand j’étais au CRA, moi, j’avais mal aux dents. Ah franchement, pour me faire sortir et voir le dentiste, c’est une galère. J’ai attendu 20 jours. Des fois, ils te donnent des cachets. Des fois, la dent elle est infectée ou il y a une carrie, tu prends des médicaments, ça sert à rien. Du Doliprane, ça sert à rien. Tu galères.

Là-bas, t’es pas en sécurité. Des fois, il y a des flics, ils te provoquent. Ils vont jusqu’au bout avec toi, jusqu’à ce que toi, tu pètes les plombs. Après, ils te ramènent en prison. Parce que toi, t’es provoqué au max. Ils te touchent, ils te provoquent, ils te font des trucs, ils te manquent de respect et ils te rabaissent, ils te disent des trucs racistes. Ils disent des choses méchantes. C’est pas tous, mais la plupart. Des fois, tu demandes la moindre chose, par exemple d’accéder à ton bagage ou pour avoir le médecin ou l’infirmerie, et ils commencent à se foutre de ta gueule, “j’ai un travail”. Mais c’est quoi ton travail ? C’est avec nous, c’est ton travail, de faire ça. Ils te disent “attends, attends, attends, attends”, le temps qu’on attend… Et des fois, ils te calculent pas, et des fois, tu pètes les plombs, et tu dis n’importe quoi, et lui, il va te dire des trucs racistes. Des fois, tu lui plait pas, ils te regardent : « Toi, t’auras pas de visite, tu vas pas aux bagages, ni rien du tout. » Toi, au bout d’un moment, tu vas péter  les plombs. Quand tu pètes les plombs. Quand tu t’énerves, tu dis n’importe quoi. Lui, il attend ça. Soit, il va t’insulter avec des trucs racistes, il te manque de respect, il te rabaisse devant les gens, devant ses collègues. Sinon, si tu réagis, ils vont venir à 10, ils te prennent, ils te ramènent à l’isolement, ils vont te frapper carrément. Dès qu’ils voient qu’il t’a trop frappé, ils voient qu’ils risquent des choses, ils te rajoutent la deuxième affaire. Tu te trouves dans une autre galère, en prison.

La bagagerie du CRA de Toulouse, où sont confisquées les affaires personnelles des prisonniers.

Au CRA de Toulouse, je suis resté aussi 3 mois, le maximum. Ils savaient bien. Quand tu passes devant le juge, ils savaient bien que entre l’Algérie et la France, c’était bloqué. C’était vraiment bloqué. Il y avait un problème diplomatique.

Après les trois mois, ils m’ont mis assignation à résidence. Je suis resté un an et demi à pointer deux fois par semaine. Un an et demi. La dernière fois, ils m’ont sorti quoi ? “Il faut que tu vois le consul au CRA”. Il faut que, moi, j’aille là-bas avec mes propres pieds pour voir le consul, et peut-être que je me trouve enfermé là-bas ?!? Je rentre là-bas, peut-être qu’il me dit : « Vas-y, toi, tu vas rester là. »

Je me suis retrouvé en prison parce que je suis en interdiction. En prison, je me suis retrouvé au CRA. En gros, je suis resté six mois enfermé. Pourquoi ? Pour rien. Je me suis fait frapper par la police, avant que je rentre en prison. Parce que j’ai couru, parce que c’est normal. Ils m’ont vraiment frappé, ils ont sorti des matraques et tout. J’ai vomi et tout. J’ai pas réagi, j’ai pas dit non, j’ai pas insulté, j’ai rien dit. Vraiment, j’ai rien dit. Juste je suis parti en courant. J’ai couru. Eux, ils étaient derrière moi, ils m’ont rattrapé, ils m’ont frappé. Après, ils ont fait quoi ? Ils ont dit que moi je les ai frappés. Ils avaient pas ni certificat, ils avaient pas ni blessure, ni rien du tout. Moi, j’étais blessé, tout le corps, sur la tête. Ils m’ont mis un coup sur la tête, et j’ai même la cicatrice. Donc je suis passé devant le juge et tout. Et quand je voulais lui expliquer, qu’ils m’ont frappé et tout, la juge, elle m’a dit comme ça. « Ouais, on le sait. Toi, t’as frappé personne, mais par contre, t’as pas respecté l’interdiction ».

Eux, ils m’ont frappé, ils m’ont rattrapé, ils m’ont mis en garde à vue. Le médecin en garde à vue, quand il est venu me voir, les policiers lui ont parlé. Je lui ait dit « j’ai mal à la tête, je veux un Doliprane et tout”. Il m’a dit “Ouais ouais, d’accord”. J’ai fait 48 heures de garde à vue. C’est inimaginable. J’ai dit “ils m’ont coupé là, j’ai une coupure là, sur la tête, est-ce que tu peux les désinfecter ou point suture, quelque chose ?”. Il m’a dit “non non, t’inquiètes, t’es bien, t’es bien”. Je voulais lui montrer les blessures et tout il m’a dit “non, non, t’es bien”. Ils m’ont rien ramené pendant 48 heures de garde à vue, et le médecin, je l’ai vu le lendemain. Tu t’imagines ? Ils m’ont rattrapé, c’était à 19h30. J’arrivais en garde à vue, c’était 20h30. Depuis 20h30, j’ai demandé au médecin et je l’ai vu le lendemain.

Après, quand ils m’ont ramené en prison, là, ils m’ont mis des points suture. Les infirmiers, ils m’ont mis des points suture, ils m’ont mis un certificat, comme quoi j’arrivais en prison, et j’étais comme ça. Je me suis trouvé en prison à cause de ça. Juste un contrôle. Quand ils font leur travail administratif, pendant que t’es en prison, ils font quoi ? Tu finis ta peine en prison, et ensuite on te ramènes au CRA.

Quand j’étais en AAR, moi, le truc qui m’a choqué, j’ai fait une opération il n’y a pas longtemps, c’était en novembre dernier. J’ai appelé la gendarmerie, j’ai dit, je suis immobilisé, je n’arrive pas à bouger, j’ai fait une opération, je vous envoie tout, les papiers, les certificats et tout. Je peux pas bouger pendant un mois, un mois et demi. Franchement, ils étaient pas d’accord. Je peux pas, je suis en béquille. La majorité du temps,  je dors pas à cause des douleurs. J’ai pas de papiers, je galère. J’avais pas ni aide médicale, ni rien du tout, j’ai galéré pour avoir les médicaments, j’ai galéré pour avoir mes rendez-vous, j’ai galéré par rapport à tout. Comment je viens ? Des fois, pour un rendez-vous, j’appelle mes collègues pour qu’ils me ramènent, des fois j’appelle Uber, il faut que je le paie, je le paie comment ? Je ne vais pas venir deux fois par semaine pour juste signer parce que soi-disant, je n’ai pas de papiers. Et moi, je suis immobilisé et je paie. Déjà, je galère pour mes rendez-vous médicaux. Et même, j’ai raté le kiné deux fois à cause d’eux. De 14h à 16h, il faut que tu pointes. Je suis arrivé là-bas à 14h30. Pour pointer, tu ramènes juste un papier, tu mets ton nom, ton prénom, et tu pointes. Il me dit « non, on a du travail, reste, attends. » J’attends une demi-heure ou 45 minutes. J’avais un rendez-vous à 15h. Donc j’ai raté le rendez-vous à cause d’eux. Deux fois. Là, à cause d’eux, je vais changer de kiné, je ne sais pas comment je vais faire.

Ils m’ont fait rester trois mois au CRA pour rien. Après, il vient, il te dit « Ouais, il faut que tu pointes pour rien”. Et là, quand tu pointes, tu respectes tout, on te sors un truc pour que tu sois dans le stress. Ils te mettent dans le stress. Ils m’ont dit « Ouais, tu viens au consul”. Je suis dans le stress maintenant. Ça fait deux ans. Dès que je suis contrôlé, je suis dans la merde. Même quand tu fais rien, et que tu respectes tout.

L’immigration ça peut pas s’arrêter, tu vas en Amérique, en Nouvelle Zélande, partout, c’est comme ça, on est tous des étrangers. On est tous des immigrés. Des arrière-grands-parents, n’importe qui va voir ses arrière-grands-parents ils ont migré. C’est comme ça, il y a les guerres qui poussent l’immigration, il y a plein de choses, il y a le commerce. Tu peux pas arrêter l’immigration. Ils savent bien qu’ils peuvent pas. Ils savent bien. Je comprends pas« .

Tentatives de suicide, violences policières, refus de soin et résistances au CRA de Toulouse

Témoignage d’un prisionnier au CRA de Toulouse Cornebarrieu – septembre 2026

« Je vous appelle parce que je vais me couper les veines et tout le corps, pas pour aller à l’hôpital, pour crever. J’en ai marre, j’en peux plus, les policiers m’ont provoqué de tous les côtés. Je vais leur montrer qu’est-ce que ça fait la provocation. Ma famille est venue me voir, ils ont fait 45 mn de voiture, ils ont dit « il n’est pas là ». Ma famille est devant le portail et les policiers se moquent de moi quand je leur demande pourquoi je ne peux pas avoir la visite. Ils me donnent pas mon traitement que le psychiatre m’a donné en prison, j’ai besoin de ce calmant. Je leur dis, je suis suicidaire et ils me donnent  pas mon traitement, ça veut dire quoi ils veulent que je meurs ? J’ai fait la grève de la faim. J’ai fait un malaise au bout de 7 jours. Quand je me suis réveillé, j’étais par terre au mitard.  Ils m’ont jeté et ils m’ont laissé. Je leur ai dit « pourquoi je suis par terre? » ils m’ont dit « tu as fait un malaise ». Ils ne m’ont pas emmené à l’infirmerie rien. Ils nous traitent comme des chiens. Ils ont niqué ma vie. J’ai un fils ici. C’est des vrais bâtards, ils me laissent pas voir ma famille. Je vais quitter ce pays de merde. »

« Là, on a fait des cordes pour quatre personnes pour nous suicider. Ils sont venus, ils ont tapé tout le monde avec la matraque, avec tout. Ils ont pris les cordes et tout, ils sont sortis avec. Mais on va le refaire. Ce soir, je vais le refaire, moi. Je suis pas le seul. Parce qu’on en a marre, j’en peux plus, je peux plus rester ici, même pas une minute.  

Je suis malade, je suis pas bien dans ma tête.

Je leur demande mon traitement. Quand j’étais en prison, tous les jours, ils me donnent mon traitement. Quand je suis pas bien, je deviens quelqu’un de pas normal. Je leur ai dit « Donne-moi mon calmant, donne-moi mon traitement. » Il me dit quoi ? “va te faire enc****. » Ça, c’est sa réponse, t’es qui, toi, tu me dis ça ? Ils nous provoquent, ils nous provoquent jour et soir, midi, matin, tous les jours. On est dans la saleté, on est dans la merde. Il n’y a même pas d’hygiène, il n’y a même pas de couverture. Il n’y a rien. 

La famille vient ici à 16h, ils disent qu’il n’y a plus de parloirs. Mais pourquoi ? Jusqu’à 18h, il reste encore deux heures. A chaque personne, ils lui parlent mal pour qu’il ne revienne plus. Ils menacent les gens dehors devant le portail pour que les gens ne reviennent plus nous voir. 

J’ai envie de mourir. Je ne peux plus rester ici, je n’arrive plus, ni moi, ni les autres.

Si j’avais une caméra, moi, je vous montre comment on est assis, comment on vit, vous allez péter un plomb, vous allez venir me sortir direct. 

C’est une dinguerie. Ils veulent nous tuer en fait, ils veulent nous tuer. Quand tu parles de suicide, ils te provoquent. “Si tu es un homme, fais-le », ils te disent. Ça veut dire quoi ? Même le fatigué qui ne pense pas le faire, tu lui réponds comme ça, il va le faire. Ils veulent qu’on meure tous. 

Ils nous laissent trois mois ici, on l’a accepté, on est resté. Là, ils nous mettent 7 mois, 7 mois ici, 7 mois ça veut dire tous les jours comme un chien. Tous les jours pire qu’un chien. Mon chien il vit beaucoup mieux que moi, je respecte les animaux, eux ils respectent pas l’humain, ils sont inhumains. 

La France c’est le pays des droits… j’ai plein de droits moi ici dans ce centre de merde ?! Si j’avais la caméra, je vous montre les visages, les gens, comment ils font, toute la merde, les colères, ils ont leurs enfants en France, ils ont leur famille, ils ont tout en France. Tu veux pas de moi dans ton pays ? Je vais le quitter ! Laisse-moi sortir et je vais quitter. Pourquoi tu me retiens ici ? Pourquoi ? Pourquoi faire ? Pourquoi ? Pour me torturer? 

On est tous prêts à tout. S’il vous plaît, parlez de nous. Je rêve d’aller en prison. Parce que la prison, elle est moins pire. Au moins là-bas, les surveillants, ils ne viennent pas t’insulter ta mère, ils ne viennent pas te claquer la porte de ton visage, ils ne te tapent pas avec la matraque. Moi, j’ai envie de me suicider. Tu viens, tu me tapes, tu me casses la gueule avec la matraque. Parce que c’est comme ça, la loi ? C’est pas comme ça, je connais très bien la loi. Je sais très bien que j’ai des obligations et j’ai des droits. Pourquoi moi, j’ai des obligations et je récupère pas mes droits ? Pourquoi? 

Ça va péter en fait. Et ça va être dur, ça va être plus fort, tous les jours. Je vais finir ma vie. J’en peux plus, je veux plus vivre. Je suis un suicidaire, j’ai un procédé suicidaire, j’ai mon traitement, moi je suis quelqu’un d’anormal, pas normal dans ma tête. Si je m’énerve, je deviens quelqu’un d’anormal. C’est pas moi-même qui est en train de faire les choses. C’est quelqu’un d’autre qui est en train de parler dans ma tête, qui me dit « fais ça, fais ça, fais ça ». Ici, ils ont coupé le vrai traitement, ils nous donnent Doliprane, Doliprane, Doliprane. C’est depuis le premier jour, depuis la première minute. Tout est hors la loi ici, tout est hors la loi. Je connais très bien la loi et les règles. Tout est hors la loi ici. Il n’y a que des dingueries. 

Distribution de médicaments à la cantine, par le médecin du CRA de Toulouse (les prisionniers témoignent qu’il s’agit invariablement et uniquement de Doliprane, quelque soit le problème).

On connaît, on a été dans d’autres CRA, mais c’est pas la même chose à Toulouse. Ici, ils sont en train de nous torturer.  Ça fait 12 ans que je suis en France, 12 ans que je suis en règle, je travaille, je paie les impôts… c’est tout la première fois je tombe, je rentre en prison 4 mois et maintenant ils me ramènent ici, ils ont niqué ma vie. 

Quand quelqu’un rajoute un mois, tu as le droit de faire l’appel. Tu vas à la CIMADE, tu fais l’appel. Y’a pas d’appel, tu retournes vers la CIMADE, tu lui demandes « Monsieur, j’ai fait l’appel, ils m’ont pas appelé ». »Ah c’est bon c’est trop tard, on a oublié d’ouvrir la boîte mail, on a oublié de faire ça, on a je sais pas quoi…. ». Y’a personne qui bouge pour nous. Quelqu’un a fait une demande d’asile, ils ont déchiré ses papiers, et ils lui ont dit que lui il l’a déchiré. Ils nous bloquent. Du début jusqu’à la fin. 

Même nos familles, ils viennent dehors nous rendre visite, ils les insultent, ils les provoquent. Ils te laissent une heure, deux heures, t’attendent avant le portail, il n’y a même pas un espace pour attendre, dans le plein soleil, et après ils te disent quoi ? Ils te disent “Si tu reviens ici, on va te mettre avec lui dedans”. Mais de quel droit tu lui dis ça ? De quel droit tu menaces les gens? 

Mais non, non, on va pas accepter. On va pas accepter. On va accepter la première, la deuxième, mais non, ça va péter un jour. Ils veulent me transférer, je suis content, ils veulent me dégager en prison, je suis content. Au moins, je reste pas ici, à la morgue. Ici, on est à la morgue. J’en peux plus, j’arrive même plus à vous parler. 

On est malades, il y a pas de médicaments, il y a rien. Ils nous mettent la clim fort. Quand il fait chaud, il y a pas de clim, là il fait froid, ils nous mettent la clim fort. Exprès pour qu’on soit tous malades. On va péter, tous. Parlez de ça, parlez de ça. »

Violences policières au centre de rétention de Toulouse

Témoignage d’une personne enfermée au CRA de Toulouse :

« Je suis arrivé au centre, à la fouille, ils ont commencé à jeter mes habits, je leur ai dit « tranquille pourquoi vous jeter mes affaires comme ça ? »

« Le chef est venu vers moi il m’a étranglé, il m’a dit « tu parles pas comme ça avec nous. »

“Je leur ai dit « mais j’ai rien dit de mal ». Et là, ils ont commencé à me frapper, des coups de coude. J’ai des bleus de partout. »

« Ils m’ont plié, ils m’ont scotché tout le corps, ils m’ont mis le casque sur la tête et ils m’ont mis au mitard.”

mitard du CRA de Toulouse – photo CGLPL

“Quand ils étaient sur moi en train de me scotcher le flic a dit « crie que tu es une merde »

« J’ai crié haut et fort deux fois « je suis une merde » pour qu’il me laisse, parce que je savais que j’allais porter plainte. Je m’en fous qu’ils me ramènent au bled. “

“Je veux les faire chier, je vais pas me laisser faire, je vais appeler les journalistes ils vont se calmer. »

« J’ai fait le centre dix fois depuis 2022. Deux fois ici à Toulouse, c’est pire qu’avant »

Les prisonniers du centre de rétention de Toulouse transmette leur vidéo et appellent à la solidarité

Ils ont réussi à envoyer cette vidéo bien que les téléphones avec caméra soient interdits.
Ils demandent que leurs revendications et leurs résistances soient diffusées et partagées.
Soutenons-les ! Soutenons leur résistance qui crée des solidarités face à l’isolement et la déshumanisation des CRA qui est quotidienne dans ces prisons où les personnes sont humiliées, maltraitées et subissent les violences policières.

En France, on dénonce la violence de l’ICE, la milice de Trump, et ses camps pour étrangers. Mais ici aussi, on traque les personnes étrangères : la police interpelle 192 000 étrangers par an avec des contrôles au faciès. Et entre 40 000 et 50 000 personnes étrangères sont enfermées chaque année par l’État français dans les 27 CRA du territoire où règnent l’arbitraire policier et des conditions de détention indignes.

Force et soutien à toutes les personnes enfermées au CRA de Toulouse et ailleurs !
Ni CRA, ni prison, ni expulsions
A bas le racisme d’État et l’impérialisme 🔥

Compte Rendu – Audiences devant le JLD – Septembre 2025

Au tribunal judiciaire de Toulouse, tous les matins, tous les jours sans exception, se tiennent les audiences « droit des étrangers » des personnes enfermées au Centre de Rétention Administratif (CRA) de Cornebarrieu Toulouse devant le Juge des Libertés et de la Détention (JLD). Il s’agit de décider si les personnes doivent être maintenues au CRA ou libérées. Les personnes enfermées en CRA repassent devant le juge au bout de 4 jours, 30 jours, 60 jours, et 75 jours d’enfermement – soit potentiellement quatre fois durant la durée de leur détention. 

Les personnes peuvent être enfermées jusqu’à 90 jours. La libération du CRA ne lève pas les interdictions de territoire ou les obligations de le quitter : l’arrestation peut toujours survenir à tout moment et ramener au CRA. Ainsi de nombreuses personnes se retrouvent en circuit quasi fermé entre CRA et prison notamment en raison des mesures d’expulsion qui donnent aux préfectures et à la justice de nombreuses possibilités d’enfermer et d’expulser.

Nous publions un compte rendu brut – issu de notes prises lors d’un JLD fin septembre 2025 – retranscrivant ce qui a été dit, selon les termes utilisés lors des audiences. Le vocabulaire est donc celui de la juge, de la préfecture et des avocat·es, qui parlent de « retenus » pour désigner les prisonniers, de « rétention » pour les enfermements, et d’« éloignement » pour les déportations. Le choix de publier un compte rendu brut a pour objectif d’exposer la violence raciste institutionnelle et systémique à laquelle les détenus sont confrontés notamment au travers du caractère brutal, répétitif et mécanique des audiences.

Les détenus sont emmenés par la PAF (Police Aux Frontières) depuis le CRA jusqu’au tribunal en minibus. Ils sont escortés par la police, menottés dans le dos. Ils sont appelés tour à tour à la barre pour une audience très courte – ce jour-là en 1h20, sept personnes défilent devant la juge soit à peine plus de 11 min par audience. Ils n’ont quasiment pas la parole, sont méprisés par la juge, violentés physiquement et verbalement par la police, accusés par la préfecture, et dépendants de la défense que leur avocat·e commis d’office voudra bien leur accorder – bien que peu importe si la défense s’applique ou non à mettre en lumière les contradictions de l’enfermement, les décisions de justice varient très peu. Trois avocat·es différent·es plaident, avec plus ou moins d’implication. Une interprète est présente pour les personnes qui le souhaitent.

Première audience – B.A.

La juge commence à introduire le dossier avant de se rendre compte, confuse, qu’elle s’est trompée et qu’elle est en train de donner les détails d’un dossier qui n’est pas le bon – apparemment il y deux personnes qui comparaissent avec le même nom de famille aujourd’hui. Elle explique que B.A. est un ressortissant tunisien, qu’il a eu plusieurs OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français), dont la dernière en octobre. Il a eu un refus de titre de séjour en février dernier. Il a été incarcéré à plusieurs reprises.

B.A. prend la parole et explique que sa copine et son grand-père sont en France – d’ailleurs, iels sont présent·es dans la salle. Il souhaite partir par ses propres moyens, en Suisse ou en Italie.

Le représentant de la préfecture prend la parole – il parle de lui en disant l' »individu ». Il affirme qu’il est connu sous quatre identités différentes et qu’il a été incarcéré à Seysses pour une histoire de stupéfiants. La préfecture demande le maintien en rétention.

L’avocate corrige l’énoncé qui a été fait du dossier en soutenant qu’il n’y a eu qu’une seule OQTF, qui date de 2022, et qu’il y a eu donc une seule mesure d’éloignement. Elle expose un problème de diligences1: la préfecture n’a pas fait les mesures nécessaires pour l’éloignement. Elle cite les différents mails qui ont été adressés au consulat de Tunisie, dans lesquels les photos ont été envoyées, mais pas d’empreintes – alors que l’accord franco-tunisien précise qu’il est nécessaire d’envoyer les empreintes. L’impératif de diligence n’est donc pas rempli, la préfecture n’a pas tout fait pour éloigner au plus vite la personne, la détention est donc illégale.

B.A. a de nouveau la parole, il explique qu’il n’arrive pas à manger ni à dormir, que c’est très compliqué, qu’il est prêt à partir et que c’est très très dur.

Deuxième audience – M.B.

La juge introduit le dossier : M.B est un ressortissant algérien. C’est la seconde demande de prolongation de son enfermement, il est donc au CRA depuis 1 mois. Il a eu plusieurs OQTF et une ITF (Interdiction de Territoire Français) de trois ans en 2023.

L’avocate soulève une atteinte aux droits. La juge parait agacée. L’avocate explique que le 11 septembre, M.B. a été sorti du centre pour un déferrement pour la mise à exécution d’une peine. Elle explique que ça a été une journée très longue, qu’il n’a pas pu manger, qu’il a été tenu dans l’ignorance et qu’il s’agit d’un incident dans la rétention, qui doit figurer dans le registre. Ensuite, et la défense semble reposer principalement sur cet argument, elle fait remarquer qu’au vu de la « crise diplomatique franco-algérienne »2, et de l’absence de laissez-passer pour l’Algérie, il n’y a pas de perspective raisonnable d’éloignement vers l’Algérie. Elle cite une jurisprudence récente qui date de septembre 2025 – du tribunal de Toulouse – qui a donné lieu à la remise en liberté des retenus au vu de cette absence de perspective raisonnable d’éloignement – au regard de la « crise diplomatique franco-algérienne ».

La préfecture avance en réponse qu’on ne peut pas affirmer qu’il ne sera pas éloigné car on ne peut pas prévoir le contexte géopolitique, et que l’individu est une menace à l’ordre public3. La préfecture demande le maintien en rétention.

M.B. prend la parole. Il dit que c’est sa troisième fois en CRA, et qu’à chaque fois il a fait trois mois. Il dit que c’est très, très dur, qu’il a déjà été en prison et qu’il a été libéré.
La juge lui rétorque « euh oui, mais vous êtes resté en France après, monsieur ». Il répond qu’il est resté car on l’a mis dans un foyer pour le soigner, qu’il sait très bien qu’il n’a pas le droit de rester en France et qu’il compte partir pendant trois ans.

Troisième audience – M.V.

La juge introduit le dossier : M.V. est un ressortissant algérien. Il est sorti de détention en prison en août, et il a une interdiction de retour de trois ans.

M.V. prend la parole, dit qu’il veut partir en Autriche. Il a un cousin là-bas et a fait une demande d’asile. Il explique qu’il est malade.

Le représentant de la préfecture répond, en ce qui concerne le côté médical, que puisqu’il est allé en hôpital psychiatrique tout est réglé, il a été traité, donc il n’y a plus de problème : son état n’est pas incompatible avec l’enfermement. Il ajoute qu’il est coupable de violences sur conjoint. La préfecture demande le maintien en rétention.

L’avocate entame la défense en évoquant la demande d’asile attestée, qui a été faite en Autriche par le retenu. Elle dit que M.V. est une personne dublinée4 qui doit être reconduite vers le pays de l’asile. Comme sa consœur plus tôt, elle fait remarquer l’insuffisance des diligences. Il n’y a pas de perspective raisonnable d’éloignement – sachant que par raisonnable on entend que l’éloignement pourrait être envisagé dans le délai de la rétention et que, au vu de la crise diplomatique qui perdure ce n’est pas le cas. Elle dit : « la rétention n’est pas une sanction, c’est un moyen pour permettre l’éloignement ». Elle cite également la jurisprudence récente de septembre 2025, du tribunal de Toulouse évoquée plus tôt, expliquant que les jurisprudences commencent à noter qu’il existe une crise diplomatique. Elle dénonce les saisines absurdes de la préfecture qui tente de contourner le problème et prolonger la durée de rétention en entamant des démarches auprès du consulat du Maroc alors que rien n’aurait pu indiquer une nationalité marocaine. Elle ajoute que le retenu présente une particulière vulnérabilité, qu’il a subi des faits en détention – dont elle ne donnera pas le détail – qui l’ont fragilisé et qu’il a déposé plainte en raison de ces faits, ce qui selon ses mots « demande beaucoup de courage ».

L’un des policiers présents perturbe l’audience avec le son au volume très élevé de son téléphone. L’avocate lui jette un regard rapide, agacée.

Le représentant de la préfecture reprend la parole, avance qu’il y a beaucoup de choses qui ont été dites et qu’il n’est pas possible de répondre à tout, mais qu’il tient à souligner que c’est toujours la même chose qui est dit à propos de l’Algérie, et que ça n’a pas de sens.

Quatrième audience – A.A.

La juge introduit le dossier : A.A. est un ressortissant tunisien. Il est né en 2006 (il a donc 19 ans). C’est la première demande de prolongation de son enfermement (4 jours après son incarcération au CRA).

L’avocate entame la défense en faisant remarquer que le retenu doit être informé de ses droits, et notamment du droit d’entrer en contact avec son consulat. Or, les coordonnées du consulat n’ont pas été communiquées au retenu par la préfecture, ce qui constitue un grief.
Elle soulève également un vice de procédure en ce qui concerne les pièces justificatives : l’audition n’a pas été communiquée. L’audition est pourtant nécessaire pour vérifier la situation personnelle de l’accusé. L’absence d’une retranscription de l’audition rend la requête irrecevable, puisqu’il n’est pas possible d’apprécier son parcours administratif, la proportionnalité de la requête ni de vérifier que les déclarations de la préfecture sont conformes avec les propos de l’accusé. Le principe du contradictoire n’a pas été respecté. Elle dit : « à aucun moment on a invité la personne à se prononcer ni à s’exprimer sur une mesure prise à son encontre ».
Elle poursuit en introduisant son propos sur la vulnérabilité du retenu avec un : « alors là, c’est fort de café ». Elle démontre qu’il n’y a pas eu le temps d’avoir un examen de vulnérabilité, le compte rendu de l’examen indiquant qu’il a commencé à 9:47 et la décision que le retenu n’était pas en situation de vulnérabilité étant déjà rédigée à 9:50. On a donc rédigé la décision avant d’examiner son état de vulnérabilité : la décision était déjà prise. Elle dit: « On se moque de qui? Visiblement de Monsieur A. ». Elle ajoute que le retenu a été pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance en tant que mineur non accompagné par le passé, et qu’il a bénéficié d’un contrat jeune majeur – alors, selon ses ses mots « qu’on sait à quel point c’est dur de bénéficier de ce contrat, même pour des français ». Il a également eu un contrat d’engagement dans un centre de formation, il a été apprenti. Il a des bulletins de paie. Son employeur, au sein de la boulangerie où il était apprenti, était satisfait. Il a sollicité un droit au séjour – que le préfet a refusé car il a considéré que c’était une menace à l’ordre public à cause d’un rappel à la loi. Pourtant il justifiait d’une résidence, de démarches, de preuves d’intégration. L’avocate remarque qu’il aurait pu être assigné à résidence. Elle dit: « si monsieur n’a pas des garanties de représentation, personne n’en a ». Elle estime que le placement en rétention est disproportionné. Par ailleurs, les diligences, ici aussi sont insuffisantes. Le protocole franco-tunisien exige que soient envoyées au consulat les photos et les empreintes par voie postale, en version originale – et non par mail, comme l’a fait la préfecture.

Le représentant de la préfecture répond que « ce n’est pas indiqué qu’on doit lui communiquer le numéro de la préfecture, il doit le connaître – en tant que ressortissant ». Il ne se donne pas la peine de répondre au reste car « il y a trop de choses qui ont été dites ». Il ajoute simplement que l’individu représente une menace à l’ordre public, il a commis des faits de violences conjugales. Il conclut d’un ton ironique « on voit bien que l’intéressé s’intègre parfaitement ». La préfecture demande le maintien en rétention.

A.A. a la parole, et dit : « Pour les violences, je suis désolé, je regrette ce que j’ai fait ».

Cinquième audience – M.B.

La juge introduit le dossier : M.B. est un ressortissant algérien. C’est la première demande de prolongation de son enfermement, il a été placé en septembre au CRA. Il a eu une OQTF en avril 2024.

Le représentant de la préfecture prend la parole et anticipant les arguments de la défense, assure que la préfecture a bien fait les diligences. Il affirme que le retenu est marié et qu’il a trois enfants, que sa femme et ses enfants sont en Algérie (à ce moment-là le détenu fait « non » de la tête) et qu’il est donc « incompréhensible » qu’il soit présent en France. Il ajoute qu’il a fait de la prison pour un refus d’obtempérer, pour de la conduite sans permis, pour arnaque et pour vol et qu’on voit qu’il y a « un parcours de délinquance », que c’est une menace à l’ordre public. La préfecture demande le maintien en rétention.

L’avocat soulève un défaut de contradictoire et un défaut de diligence. Il explique que sa famille n’est pas en Algérie, mais en Espagne et que le risque de fuite n’est pas justifié. En ce qui concerne la menace à l’ordre public, il argue qu’il ne s’agit pas de faits récents et que sa peine a déjà été purgée en prison.

M.B. prend la parole et dit « Je ne suis jamais allé en prison avant. Je ne suis pas un délinquant. » Il dit qu’il est arrivé en France à 37 ans et qu’il est vétérinaire.
A ce moment-là, la juge l’interrompt : « Ah oui, j’ai vu que vous étiez vétérinaire !? Vous pouvez m’en dire plus ?  » d’un air très surpris. Il explique qu’il a fait des études, qu’au vu de la corruption dans son pays, au bout de 10 ans, il n’y arrivait pas, il s’est dit qu’il fallait qu’il tente sa chance ailleurs et qu’il est allé en France, en Espagne, en Belgique, puis est retourné en France.

Sixième audience – A.F.

La juge introduit le dossier : A.F. est un ressortissant algérien. C’est la troisième demande de prolongation de son enfermement.

A.F. prend la parole : « Je suis là pour rien. Ça fait deux mois que je suis au centre. J’ai ma vie ici, en France, je travaille. Ça fait quinze ans que je suis en France. On m’a fait rentrer au centre après un contrôle d’identité. J’ai jamais eu de problème. J’ai une attestation d’hébergement et de travail. »

Le représentant de la préfecture indique à nouveau que sa famille est en Algérie. Il déclare ironiquement : « Il dit ne pas comprendre pourquoi il est là ? Eh bien, écoutez… Il n’a pas de papiers, il le sait, et il n’a pas fait de démarches. »
Il ajoute que le retenu déclare être suivi par un psychiatre, mais n’apporte aucun élément de preuve pour soutenir cette déclaration. La préfecture demande le maintien en rétention.

L’avocat répond qu’il a fait des démarches et est inséré socialement. Il dit : « La vérité c’est que parfois, la préfecture, elle s’obstine. On peut justifier de tous les éléments, et pourtant, ce n’est pas facile. Il a tous les éléments pour être régularisé sans aucune difficulté s’il sort demain ».

Septième audience – N.B.

La juge introduit le dossier : N.B. est algérien. C’est la seconde demande de prolongation de son enfermement. Il est arrivé en France en 2022. Sa demande d’asile a été rejetée. En mai 2025, il a eu une OQTF.

N.B. dit qu’il veut repartir en Espagne.

La préfecture assure avoir bien fait les diligences, avoir relancé le consulat algérien. Il dit: « l’intéressé est connu sous plusieurs alias », qu’il « n’a pas de ressources licites », et qu’il « est célibataire sans enfant ». Il dit qu’il représente une menace pour l’ordre public et que la préfecture demande le maintien en rétention. Comme pour tous les autres.

L’avocat prend à peine la peine de plaider.

N.B. reprend la parole et dit qu’il est malade, qu’il a besoin de son médecin en Espagne. La juge lui demande: « Vous souffrez de quoi? », d’un air impatient. Il explique – et montre – qu’il a des problèmes de dos, et de jambes. La juge lui dit: « Vous savez que vous pouvez rencontrer aussi un médecin au CRA? ». N.B. explique qu’il a déjà vu le médecin du CRA, qui ne donne que des dolipranes.

Sur les 7 personnes présentes ce jour-là, 7 demandes de maintien en rétention sont demandées. 5 des détenus sont algériens, 2 sont tunisiens. D’après le rapport annuel de la CIMADE sur les centres et locaux de rétention administratives de 2024, 31,9% des personnes enfermées en France hexagonale sont de nationalité algérienne (ce qui constitue la nationalité la plus représentée), et 12,1% sont de nationalité tunisienne (2e nationalité la plus représentée)2.

Pour plus d’infos sur les étapes et les procédures d’enfermement voir notre brochure : https://toulouseanticra.org/wp-content/uploads/2025/02/brochure-enfermement-au-cra-A5.pdf

1 Les diligences correspondent à toutes les démarches que la préfecture doit effectuer pour justifier qu’elle cherche à expulser la personne (demandes de laissez-passer consulaires, demandes de vols…) et donc justifier le maintien en détention. 

2 L’ Algérie ne délivre plus de laissez-passer consulaire depuis plusieurs mois. Les laissez-passer sont indispensables pour expulser les personnes si celles-ci n’ont pas de titre de voyage valide. Malgré cela les préfectures continuent de séquestrer les personnes Algériennes. Au CRA de Toulouse la majorité des prisonniers sont Algériens et peuvent être enfermés jusqu’à 90 jours notamment en mettant une « menace à l’ordre public » dans leur dossier.

3 La menace à l’ordre public est devenue centrale dans la loi de 2024. La préfecture ou le ministère de l’intérieur indique qu’il y a menace à l’ordre public dans la décision d’expulsion. Il n’existe aucune définition juridique de la menace à l’ordre public, c’est laissé à l’appréciation de l’administration qui l’utilise très largement, de façon arbitraire notamment pour des délits mineurs, comme le vol.

4 L’adjectif « dubliné » désigne une personne « demandeur·se d’asile » en Europe selon le règlement européen « Dublin » du 26 juin 2013. Une personne « demandeur·se d’asile » est généralement désignée comme « dublinée » lorsque ses empreintes ont été enregistrées dans un pays (et placées dans la base de données européenne Eurodac) mais qu’elle dépose une demande d’asile dans un autre pays européen.

« Je comprends pas à la télé, BFM disent que l’Algérie ne veut pas prendre ses ressortissants mais y’a des avions pour l’Algérie. »

Au CRA de Toulouse, il n’y a plus de secteurs femmes et famille, toutes les cellules sont maintenant destinées aux hommes. L’objectif de l’Etat est d’enfermer systématiquement les sortants de prison et d’appliquer la double peine. Pour rappel, cela consiste à enfermer au CRA puis à expulser les personnes qui ont commis un crime ou un délit, alors qu’elles ont purgé leur peine de prison. Pour autant, les femmes et les familles ne sont pas épargnées, et si elles ne sont pas enfermées au CRA de Toulouse, elles sont assignées à résidence (AAR). La durée des AAR a augmenté avec la dernière loi Asile et Immigration de 2024, passant à 45 jours renouvelables deux fois, pour une durée totale pouvant aller jusqu’à 135 jours. Par ailleurs, l’AAR est de plus en plus utilisée par les préfectures quand l’expulsion n’a pas pu avoir lieu au terme de la durée maximale d’enfermement. Cette pratique permet de continuer à punir et torturer les personnes : n’ayant pas de titre de voyage valide ou de laissez-passer consulaire, elles restent inexpulsables.

Si les préfectures et l’administration pénitentiaire collaborent depuis longtemps pour expulser les sortants de prison, la loi de janvier 2024 et la circulaire Retailleau d’octobre 2024 généralisent la double peine, facilitée notamment par « la menace pour l’ordre public ». La circulaire Retailleau appelle les préfectures à retirer les titres de séjour des personnes qui représentent une « menace » et à distribuer des arrêtés d’expulsion et des OQTF. Il n’existe aucune définition de la « menace pour l’ordre public », c’est laissé à l’appréciation de l’administration qui l’utilise très largement, par exemple pour des délits mineurs, comme le vol ou la mendicité. « La menace grave pour l’ordre public » permet, elle, de supprimer toutes les protections contre l’expulsion hormis le fait d’être mineur. Ainsi, les personnes ayant des enfants ou étant en France depuis l’enfance peuvent être expulsées si la préfecture a décidé de façon totalement arbitraire que ces personnes représentent une menace pour la société française.  

Par ailleurs, le Sénat vient d’adopter deux projets de lois. Sous réserve d’un vote favorable à l’Assemblée Nationale, la loi allongera la durée de la rétention administrative à 210 jours. Elle s’appliquera aux personnes condamnées à une interdiction de territoire français (ITF) pour un crime ou un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement ou dont le comportement « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public« . L’autre loi concerne « la préférence nationale », en limitant l’accès des étranger·es aux prestations sociales.

En parallèle, l’Union Européenne renforce ses frontières et la répression des personnes étrangères. Elle a adopté deux mesures, l’une concernant l’allongement de la rétention administrative de 18 à 24 mois et l’autre autorisant les États membres à externaliser des camps d’enfermement dans des pays hors UE, appelés « centres de retour » où seront séquestrés les demandeurs d’asile avant leur déportation.
Le témoignage de S. ci-dessous rappelle que l’Italie a déjà construit d’immenses camps en Albanie où la police italienne transfère les personnes étranger·es et les trie avant de les déporter.

Pour finir, dans un autre témoignage K. s’étonne d’entendre les médias français relayer la propagande colonialiste de Retailleau et des nostalgiques de l’Algérie française, en faisant croire que l’Algérie ne délivre aucun laissez-passer consulaire alors que des avions décollent avec des algériens expulsés depuis le CRA.

TÉMOIGNAGES

S : « Au secteur C, y’a quelqu’un qui a tout cassé, les vitres, les télés, les caméras, il a cassé toutes les cellules, on est que 4 maintenant dans le secteur C. Y’a que 2 cellules maintenant. Il a pété un plomb. Il était seul, pas de visite, rien. Il a dit qu’il ne veut pas rester ici, il veut aller en prison, c’est un peu fou. Il s’est blessé avec la vitre. Il a dit heureusement je casse des trucs comme ça, c’est mieux que de casser des bouches.

C’est fini la France, c’est la troisième fois je me retrouve au centre. Deuxième fois à Toulouse. Il y a 7 mois, je suis sorti du CRA de Toulouse, je suis restée 2 semaines à la Reynerie, ils m’ont arrêté, ils m’ont mis en prison à cause de l’interdiction définitive et quand je suis sortie de Seysses, ils m’ont ramené encore ici au CRA de Toulouse. J’ai fait 6 mois de prison pour l’interdiction définitive. Et là ils viennent de me donner un mois encore au CRA.

Je sais plus quoi dire, j’ai plus les mots. C’est un cauchemard Seysses, trois dans une cellule, force aux hommes là-bas. Ici Toulouse c’est la pire ville. Je suis sorti de la Tunisie, j’ai pas de passeport, j’ai pas de carte d’identité même si je meurs, ils peuvent pas expulser mon corps chez moi. Ils peuvent pas m’expulser, à chaque fois c’est pareil, ils savent, ils ont demandé à la Tunisie, au Maroc à l’Algérie, y’a rien et ils me ramènent encore ici. Ils font ça pour que tu craques. Il faut patienter faire le prière, je sais pas moi.
Au tribunal hier, y’avait un Algérien. Il est à Toulouse depuis qu’il a 13 ans. Il a presque 33 ans. Il a payé un avocat très cher. Il a sa mère et sa soeur ici, pourquoi ils le ramènent au centre ? ça leur ramène toujours du travail, voilà pourquoi. Je trouve plus les mots. J’en ai marre de la prison, ça fait presque 9 ans que j’ai quitté le pays, j’ai pas envie de retourner comme ça. En Italie quand ils savent pas leur origine ils les envoient en Albanie dans un grand centre, y’a des trucs incroyables, c’est pas une vie quand t’as pas de papier en Europe.
On vient chez eux, on est pas au paradis non plus. Hier j’ai bien parlé avec le juge, j’ai dit donnez-moi 24h et je quitte la France, laissez-moi une chance. Le policier m’a dit toi ta chance tu l’as eue déjà, tu es arrivé en France, tu n’as pas le droit d’avoir une deuxième chance. Ils provoquent, faut être fort dans la tête.. Même si vous pouvez pas venir pour une visite, parler avec vous c’est déjà beaucoup, ça fait du bien, tu remontes le moral à la personne. »

K : « J’ai une interdiction de territoire français depuis 2023. J’étais en Espagne, je suis revenu ici pour voir mon frère et ma nièce, je suis restée 3 jours, ils m’ont contrôlé j’étais en scooter, je me suis retrouvé en prison et après ici. Franchement ils ont foutu ma vie en l’air. J’étais en Espagne en train de régler ma situation, j’ai raté plein de RDV. Ok j’ai pas respecté la loi, j’étais sur le territoire français mais je comprends pas pourquoi ils font pas ce travail en prison. Comme ça à la sortie de prison soit ils te relâchent soit ils t’envoient au pays. Ils te mettent là pour galérer en plus. J’étais à la maison d’arrêt de Rodez et pour voir le consule, ils m’ont emmené à Sètes. Ils te posent des questions, ton nom où t’habites, ils prennent tes empreintes, ta photo. En tous cas où tu vas on te prend les empreintes, en garde à vue, quand tu sors de la prison, quand tu rentres ici au CRA, partout…
Je comprends pas à la télé, BFM ils disent que l’Algérie ne veut pas prendre ses ressortissants mais y’a des avions pour l’Algérie, j’ai rien compris.
Et toi t’attends, t’es dans le suspens, t’es stressé. Ça fait un mois que je suis là et ça bouge pas. Les conditions ici pour vivre c’est la catastrophe. C’est sale, y’a des gens fous, vraiment fous, t’arrives même pas à communiquer avec eux, y’a des provocations. La nourriture est dégueulasse, c’est le ramadan, hier j’ai rien mangé. Pour le ramadan, ils donnent pas de viande halal.
Avec la police moi je parle un minimum avec eux pour pas avoir de problèmes. Y’a un groupe ça va et un groupe c’est la catastrophe. Ils ont décidé d’enlever les couvertures, il fait froid la nuit. Un collègue a commencé à réclamer pendant le repas pour avoir les couvertures, on a tous réclamé. Il voulait pas rentrer au secteur, ils l’ont foutu au mitard, ils l’ont frappé de fou. Ils ont ramené ensuite les couvertures. La plupart ont pas de famille ici, les gens sont des fumeurs, ils ont pas de tabac, ils pètent les plombs, ils ont pas de fumette alors les gens craquent. Ils savent bien ça. Y’a rien qui va ici. Y’a des chambres sans eau chaude, les sanitaires ça sent la pisse. »

« Au mitard ils frappent trop, ils te scotchent pour pas que tu bouges. »

« Quand quelqu’un fait quelque chose, ils punissent tout le monde, l’autre jour ils ont interdit de laver son linge, tout le monde a pêté les plombs, a crié, on peut plus aller à la bagagerie, ils arrêtent les visites, ils interdisent tout, comme ça tu craques, tu vas le voir, tu lui dit ‘pourquoi t’as fait ça’ et après ça créé une embrouille ». A propos de personnes qui ont cassé dans le CRA il y a quelques temps : « les 3 ils sont allés en garde à vue, après ils sont revenus… jusqu’à maintenant on est punis, jusqu’à maintenant ! Ils ont passé devant le juge et tout, heureusement ils ont été relaxés »

« Tu serres ici, tu serres, c’est une galère de fou. Ils ont ramené un collègue à moi, il lui ont enlevé ses papiers je sais pas pourquoi, il a 4 enfants ou 3 enfants. Il travaille ici et tout, comme ils disent ‘il est intégré’, mais ils l’ont ramené ici, tu comprend pas les gens ils sont intégrés tu les ramène ici, ils sont pas intégrés tu les ramène ici, ils laissent chance à personne. Ils ont ramené un handicapé, vraiment un handicapé, il a passé 3 jours ici. Soit ils l’ont relâché soit ils l’ont mis dans un centre de santé, il est vraiment handicapé il est resté 3 jours ici, j’ai pas compris pourquoi ils l’ont ramené ici. Il lui faut une aide médicale avec lui, une aide soignante quelque chose comme ça, je comprend pas il est resté, en plus il a dormi sur la chaise, laisse tomber. »

M : « Je veux faire une demande d’apatride, le Montenegro ne me reconnait pas. J’ai 6 enfants de nationalité française. Ça fait 20 ans que je suis en France, j’ai pas de papiers, j’ai pas de passeport. Je suis arrivé le 28 décembre au centre, je suis sorti de prison, les gendarmes m’ont ramené ici. J’ai fait 6 ans et demi de prison à Eysses Villeneuve sur Lot. la Cimade m’a dit, mon pays ne me reconnait pas, dès que je suis arrivé, ils m’ont dit ça, le chef de la prison me l’a dit. Je passe devant le juge le 27 janvier. La Cimade m’a dit c’est pas sûr qu’il te donne la liberté. Tout le monde reçoit un mois de plus. ça se passe mal ici. C’est 10 fois pire que la prison ».

J :  » Je discute avec les amis dans les autres CRA, l’escorte c’est au bout du 3ème vol, ici ils scotchent pour le 2ème vol. Je veux voir le laissez-passer, sinon je pars pas. J’ai refusé le vol, je l’ai dit aux policiers, j’étais dans la voiture à l’aéroport. Ils ont appelé le pilote pour lui dire, ils ont déchiré mon billet. Y’avait quelqu’un d’autre avec moi qui voulait rentrer en Algérie, il est monté dans l’avion. J’ai demandé aux policiers de me montrer mon laissez-passer, ils m’ont dit c’est interdit. Ils m’ont ramené au centre, je sais pas si je vais avoir un autre vol. Depuis que je suis revenu au centre ils me provoquent pour que je leur réponde et après m’accuser et m’emmener en prison. Je leur ai dit je suis pas un chien. »

R :  « Ça va, mais c’est dur quand même, j’arrive pas à comprendre pourquoi j’avais une résidence de 10 ans ici, ils me l’ont retirée, ma fille est née ici, pourquoi une OQTF ? Ça fait douze ans que je suis en France. » R. explique qu’on l’a accusé d’avoir fait un mariage blanc, qu’on l’a convoqué à la préfecture et qu’on lui a dit que l’obtention de son titre de séjour (qui expirait en 2028 à l’origine) était frauduleuse, et qu’on lui a mis une OQTF. Il explique également qu’il a fait 3 mois de prison suite à une plainte de sa femme qui l’a amené au pénal. A l’origine, il avait un bracelet électronique, il y a eu un problème avec le bracelet, il a été envoyé en prison.

« On m’a donné un somnifère pour dormir avec le stress, c’est pour ça que j’ai des tâches rouges, et j’ai mis de la crème […] ils donnent des médicaments comme ça ‘ils font pas chier, ils vont dormir on est tranquilles’ […] j’ai pas dormi j’étais pensif, je suis perturbé, il reste deux jours avant samedi, ça arrive »

 « Il y a beaucoup d’Algériens, à croire qu’ils ont un problème avec eux »

« C’est pas facile franchement, les repas c’est pas des vrais repas, c’est industriel, parfois je mange pas pendant 2-3 jours, j’y arrive pas. »

A propos de la police : « il y a des groupes très cool et des groupes… c’est des fachos. »

« Je ne peux pas être renvoyé en Algérie, mes parents sont ici, je peux pas les laisser. C’est tranquille, j’y crois, je sais que je vais être libre, même s’ils me renvoient je reviendrai en France par bateau, j’ai pas peur de la mer, je reviendrai avec un visa. »

« J’ai payé avec la prison, maintenant c’est mes enfants et ma femme qui doivent payer en plus »

Au centre de rétention de Toulouse, des vitres ont été installées début octobre dans tous les parloirs sauf celui des familles, empêchant tout contact physique entre les prisonnier·e·s et les visiteur·ses et rendant toujours plus carcéral l’environnement des détenu·e·s.

Alors que les flics empêchent aux visiteur·ses arbitrairement d’amener des produits secs aux prisonnier·e·s, C. dénonce des méthode de torture dans le CRA : refus d’accès aux soins, alarmes incessantes, manque de nourriture, douches froides…

Et tout ceci alors que comme C, de nombreux·ses ressortissant·e·s algérien·ne·s sont toujours enfermé·e·s au CRA, malgré le refus de l’Algérie de délivrer des laissez-passer !

Derrière les barbelés du CRA, les humiliations et violences physiques et psychologiques des flics de la PAF sont quotidiennes, en témoignent deux prisonniers.

Témoignage de R, 24 octobre 2024, enfermé depuis 30 jours et prolongé pour 30 jours
« J’ai perdu 10 kg en 3 semaines, ils nous traitent comme des animaux, ils donnent n’importe quoi à manger, tu manges ou tu manges pas tu fermes ta gueule. J’étais en prison à Chateaudun 16 mois ferme et 2 mois en semi-liberté à Poitiers. Ils m’ont donné une IRTF. Ils ont gardé mon passeport, ils ont pas voulu me le rendre. A Poitiers j’ai fait une demande de titre de séjour. Ils m’ont ramené au CRA, le jour de ma sortie, je savais pas. La préfecture de Poitiers m’a fait amener ici à Toulouse loin de ma famille qui est à Chinon. J’ai pas compris pourquoi ils m’ont éloigné de ma famille.

J’ai fait 16 mois enfermé mais jamais j’ai passé un mois comme ça, ici c’est le plus long. Y’a pas quelqu’un ici qui n’a pas dit la prison c’est mieux que le centre.

Le parloir est vitré ici, depuis 2 semaines, je peux pas être en contact avec mes enfants. Si ma famille vient, elle doit prendre une chambre d’hôtel, 12h aller-retour pour 30 mn de parloir. J’ai payé avec la prison, maintenant c’est mes enfants et ma femme qui doivent payer en plus.

Les policiers ont des caméras sur leur veste, c’est nouveau, en 2022 au CRA de Rennes, ils avaient pas de caméras.
Ils provoquent les gens juste comme ça, si on parle, obligé ils ramènent des gens au mitard, les gens esquivent, on ferme notre gueule pour que ça passe avec eux. C’est la faute de notre pays, dans notre pays en Tunisie, n’importe quel étranger on le considère bien, il a du pouvoir. En France n’importe quel citoyen français, il a la loi pour lui mais nous non, nous on reste des étrangers.

Y’a 2 semaines suis parti au docteur, j’ai annulé le rdv pour pas péter un plomb avec lui. Il me dit « de quel origine vous êtes ? Pourquoi vous rentrez pas dans votre pays c’est mieux qu’ici, votre président est d’accord avec la loi européenne*. »

*R fait ici référence aux accords dits « bilatéraux » entre la Tunisie et l’UE, celle-ci octroyant des aides à la Tunisie dans le but d’endiguer les départs des migrant·es vers l’Europe.

Témoignage de C, 02 octobre 2024, enfermé depuis 37 jours

“J’ai souffert ici je connais personne”, je ne me sens pas bien.
Tous les jours les alarmes incendie, pour rien tout le temps, c’est de la torture morale j’te jure, c’est un système pour te prendre la tête, te rendre fou »

C. souffre des dents depuis avant son arrivée au CRA, il s’en plaint à chaque visite médicale mais depuis son premier jour les médecins lui donnent un rdv pour arracher ses dents qu’ils repoussent toutes les semaines.
« Le médecin m’a donné du Tramadol. C’est mieux pour mes dents. Ici, ils me donnent du Dafalgan, ça me fait rien. Ils me disent faut attendre 3 semaines, même si j’ai mal, la visite du médecin c’est que le vendredi. Faut attendre le prochain vendredi. »

« La douche est froide, on a rien. Pas d’oreiller, j’ai demandé des vêtements, ils m’ont dit : C’est trop tard, fallait demander le premier jour. »

« La police insultent et frappent les jeunes, surtout ceux qui sortent de prison, ils les provoquent  »

« On a faim. La nourriture est dégueulasse, il faut se boucher le nez pour manger. Ils te donnent du pain, mais un tout petit peu. La nourriture n’est pas chaude. La viande n’est pas halal, on la mange pas. Et le lendemain pareil, ils ramènent encore de la viande.
Ils nous laissent pas rentrer du pain dans les chambres. On mange à 18h, 19h,  on a faim, jusqu’au lendemain matin. »

« Ici c’est la hoggra sans pitié »

Nous relayons les propos de prisonniers du centre de rétention (CRA) de Toulouse. Ils racontent les violences médicales et psychologiques ainsi que le déni de soin que subissent quotidiennement les personnes enfermées dans les centres de rétention. Nous rappelons que ces comportements et ces pratiques nuisibles et dégradantes ne sont pas le fait de quelques individus mais qu’ils sont quotidiens, systémiques dans toutes les prisons pour sans papiers. Mais comme toujours, cela se passe en toute impunité et dans le silence.

M : « Quand j’étais en prison pendant 3 et demi j’étais suivi par une psychologue. D’abord à la prison de Fresnes après ils m’ont transféré à Metz. Ici au centre j’ai pris rdv avec la psychologue mais ils m’appellent pas, ils me disent tu n’es pas sur la liste. Mais moi j’ai parlé avec la dame c’est elle qui m’a proposé. La police veut pas me laisser la voir. 2 collègues sont allés la voir. Pour l’audience de l’appel, ils m’ont pas appelé, c’est la hogra sans pitié ici j’te jure. Je leur ai pas parlé mal, j’étais gentil. J’ai une grand broche dans le dos à cause d’un accident grave, dans ma tête aussi. Je leur ai dit je suis malade, j’ai des problèmes à la tête tout est dans mon dossier médical, en prison, ils m’ont soigné. Le médecin ici il me croit pas. L’autre fois il a jeté le stylo, il s’est énervé. J’ai expliqué l’accident que j’ai eu. Quand il voit mon dossier il doit comprendre normalement. J’ai demandé qu’il me donne du Prégabaline, le docteur ici veut pas me le donner, il m’a donné Tramadol à sa place mais ça va pas. Le Tramadol ça sert à rien pour moi. Il y en a ici qui prennent du Tramadol ils sont même pas malades, pourquoi je vais prendre ça ? Je vais pas me rendre dingue avec ça pour rien. Depuis 2019 je prends Prégabaline en prison, j’ai eu de la kiné, il m’ont donné de la pommade pour que je masse mon dos, c’est pas comme ici, ici c’est la hoggra sans pitié.

L’avocat a dit que je suis malade, fracture dans ma tête, vis dans le dos mais le juge s’en fout.
Il y a u policier qui est mauvais ici, il m’a pris la tête, j’ai dit je parle pas avec vous monsieur, je sais après qu’il va m’emmener devant le juge, les policiers ils nous prennent pour des animaux, je vous dis la vérité. Y’en a c’est des chefs ils te parlent bien. J’espère que ça va bien se passer ici avec eux. J’ai peur.
J’ai ma femme qui m’attend ici, je suis père de famille, j’ai une maison. Ils m’ont envoyé ici pour rien du tout, j’ai pas volé, pas bagarré rien. Ils m’ont contrôlé, j’étais en train d’acheter des affaires pour l’Aïd, ils m’ont arrêté à la porte. ça faisait 20 jours que j’étais sorti de prison.
Je suis partie voir la Cimade, j’ai parlé avec la dame, pourquoi les policiers m’ont pas prévenu pour aller à l’audience de l’appel et aussi pour le psychologue. Elle m’a dit je sais pas, je peux rein faire pour ça. On est des êtres humains nous, on n’est pas des animaux. Dieu punit ceux qui font du mal. »

S : « Je veux rentrer en Algérie, y’a pas de problème, mais ramenez-moi mes médicaments, j’ai jamais rien fait de mal, j’ai toujours travaillé, j’ai fait mécanicien. J’ai besoin de ce médicament je ne peux pas manger, ça fait une semaine qu’ils me le donnent pas, le Pylera avec l’Oméprazone car j’ai une bactérie. Quand j’ai demandé au médecin pourquoi je n’ai pas mon médicament, le policier à côté m’a dit ferme ta gueule. Ils nous laissent pas aller en promenade le matin, que l’après-midi et souvent c’est fermé aussi.
J’étais aux Pays Bas, j’ai demandé l’asile là-bas, après je suis venu ici en France, on m’a dit qu’il y a du travail. Ils nous supportent pas nous les algériens. Maintenant, les expulsions c’est avec le 2eme avion et l’escorte ».

« Je suis sorti de prison, je les ai trouvés en train de m’attendre pour me ramener ici »

Le CRA de Toulouse est plein comme d’habitude et en ce moment beaucoup de personnes sortant de prison sont enfermées au CRA pour subir la double peine, c’est à dire l’enfermement et l’expulsion en plus de la peine de prison. Pour en savoir plus sur la double peine et la collaboration entre l’administration pénitentiaire et le ministère de l’intérieur, cliquez ici

Les appels sur les cabines des différents secteurs du CRA de Toulouse ne sont plus possibles depuis plusieurs semaines. L’administration a décidé de mettre fin au contrat avec le prestataire de service et donne à présent des téléphones sans caméra aux prisonnier.es. On ne peut donc plus contacter les personnes sur les cabines, cela contribue à les isoler d’avantage à rendre plus difficile le soutien qu’on peut leur apporter ainsi que la diffusion de leurs témoignages.

Par ailleurs, une nouvelle organisation a été mise en place au Palais de justice de Toulouse pour les audiences « droit des étrangers » du juge des libertés et de la détention (JLD). Les prisonnier·ères ne restent plus dans la salle pendant le délibéré. Les personnes sont ramenées au CRA puis reviennent dans l’après-midi pour entendre la décision du juge. Les flics font faire aux personnes deux allers-retours dans la journée, menottées dans le dos. Cette nouvelle organisation enlève également une occasion pour les prisonnier·ères d’échanger un peu avec les personnes en soutiens qui se rendent aux audiences.

Tout cela va dans le sens de la nouvelle loi « Asile et immigration », énième loi raciste et l’une des plus répressives du code d’entrée et de séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), qui prévoit d’ici 2025/2026 la généralisation des visio conférences des audiences et également l’externalisation des salles d’audiences. Il est question de construire des petits tribunaux spécifiques aux personnes étrangères, tout près des CRA, loin des regards, rendant ainsi plus difficile la publicité des débats. Les CRA sont souvent accolés aux aéroports ou dans des zones isolées.

Témoignages recueillis ces dernières semaines

D. est au CRA de Toulouse depuis 40 jours :
« Je suis sorti de prison, je les ai trouvés en train de m’attendre pour me ramener ici, ça fait 7 ans que je suis en France, je n’ai jamais eu ça. Ils m’ont mis une OQTF (obligation de quitter le territoire français) et une IRTF (interdiction de retour sur le territoire français).
Les policiers font chier, y’a des gentils et des méchants, les méchants veulent montrer qu’ils sont méchants, ils provoquent, ils disent « retourne chez toi » et si tu réponds tu es dans la merde »

B. est au CRA de Toulouse depuis 60 jours :
« J’ai 19 ans, je suis venu en France à 11 ans avec mon père. Je suis sorti de Seysses, j’ai fait  5 mois pour une bagarre, il ya des vidéos qui prouvent que je suis en train de séparer un ami qui se bagarre avec un autre, moi j’ai rien fait.
J’ai fait 4 gardes à vue quand j’étais mineur, je suis pas un mec qui cherche les histoires. J’étais au Havre, ils m’ont envoyé à Toulouse en 2021. Je me suis retrouvé seul à Toulouse.
Si je sors mardi, je dois refaire les papiers à l’ASE pour retrouver un appart et un travail. J’étais pendant 4 ans en appartement autonome avec l’ASE, contrat jeune majeur. 7 mois de ma vie perdue avec la prison et ici, j’ai perdu beaucoup.
Avant de rentrer en prison, j’avais ma demande pour les papiers à la préfecture.
La bouffe est dégueulasse ici, la police provoque pour qu’on les frappe et ensuite ils nous emmènent en prison, ils disent « va apprendre le français avant de venir ici », « retourne dans ton pays ».

F. est au CRA de Toulouse depuis 40 jours :
« J’ai 24 ans, je suis en France depuis mes 9 ans, avec l’ASE. Ils m’ont pas donné les papiers après. J’étais deux fois à Fleury et 3 fois dans ce centre à Toulouse.
Après, 9 mois à Seysses, quand je suis sorti, ils m’ont ramené ici. ça fat 40 jours que je suis là. Ils font tout pour qu’on reste enfermé, la prison et les centres.
Les repas c’est dégueulasse et pas halal, il fait froid, ils mettent pas de chauffage ici et la police c’est la hogra « 

 

Cet acharnement contre les personnes étrangères ne doit pas rester caché, ne laissons pas les prisonnier·ères isolé·es, soutenons leurs luttes !
À bas le racisme d’État ! Ni CRA, ni prison, ni expulsions !

« On m’a traumatisé pendant 7 mois pour une journée en Belgique ! »

Témoignage d’une personne qui habite Lille et qui a été enfermée 7 mois dans le centre fermé pour femmes de Holsbeek en Belgique

Les centres fermés en Belgique sont l’équivalent des CRA en France. « L’inconnue issue de la détention : la durée de détention ne peut en principe excéder 2 mois, prolongeables une fois à certaines conditions, puis à nouveau et ce jusqu’à 18 mois maximum. En pratique cependant, ces délais légaux, déjà très longs, ne sont pas respectés : une spécialité de l’administration belge: « remettre les compteurs à zéro », et donc le renouvellement du titre de détention, s’il y a demande d’asile ou en cas de tentative d’expulsion échouée. Par conséquent, pas de limite dans le temps ! Plus qu’une zone de non droit, c’est un régime d’exception qui s’exerce dans les centres fermés où tout semble possible pour qui les contrôle, où toute procédure ne convenant pas à l’Office peut être détournée, modifiée ou utilisée pour servir les intérêts de politiques migratoires toujours plus sécuritaires. »
Lire la suite sur le site du collectif Getting The Voice Out qui lutte contre les centres fermés en Belgique.

Le témoignage de D.
« J’avais un appartement ici à Lille mais avec le confinement, je l’ai laissé et un ami m’a dit il y a du boulot en Belgique, tu peux être nourrie, logée, j’ai 2 enfants à nourrir.
La police m’a arrêtée le premier jour en Belgique et m’a enfermée dans le centre fermé de Holsbeek. J’ai passé 7 mois là-bas. Il y avait une femme qui est restée enfemée 10 mois.

On est 2 par chambres avec des heures pour manger comme la prison, on va dire. On a 30 mn d’internet par jour, c’était très très dur… On te met quelqu’un dans la chambre qui est alcolique ou drogué, des gens malades qui n’ont pas toute leur tête, je dormais que d’un œil tous les soirs. On a juste un bout de terrain pour sortir, ça s’appelle le jardin du centre, c’est petit, c’était la misère. Comme des vraies prisonnières, comme si on avait fait quelque chose de mal.

On nous regardait comme des chiens parce qu’on est sans papiers, ce regard là je l’ai jamais oublié. C’est là où je me suis dit j’avais mes papiers, comment j’ai pu en arriver là.

Quand tu es malade là-bas, y’a que de l’aspirine, pour n’importe quelle maladie. Je suis malade, j’ai un seul poumon. Même le médecin avait pitié de moi, il a dit pourquoi on vous a enfermé ici, c’est pas ta place ici mais le médecin travaille pour le centre, il m’a dit je peux rien pour toi. On a appelé un médecin de dehors, elle a écrit pour qu’on me libère mais ça n’a rien changé. Quand le médecin me consultait je lui disais faut changer mes heures de médicaments car j’ai besoin de manger après et il n’y a rien à manger à 22h. On mange à 17h30, j’avais faim toute la nuit. Quand tu vis pas ça, tu n’y crois pas mais c’est réel.

La France n’a pas donné son accord pour me laisser sortir. Ils pensaient qu’ils allaient pourvoir m’expulser mais ils ont vu qu’ils pouvaient pas me renvoyer dans mon pays d’origine. J’ai demandé un 9Ter (titre pour étrangers malades) car je suis malade et c’est pour ça qu’ils m’ont libéré au bout de 7 mois, on m’a traumatisé pendant 7 mois pour une journée en Belgique ! Ya des filles qui sont encore là-bas.

Pour gagner du crédit  on nettoie les toilettes, ya 12 toilettes à nettoyer pour 6€ ça rempli la carte de crédit, tu dois travailler 2 jours pour avoir du crédit et appeler ta famille, pour avoir de l’eau, du café, ça coute 4€…

La sécurité qui surveille le centre, on les appelle comme ça. Ya des sécurité à qui je parle et d’autres non. Ils nous disent vous avez tout ce que vous voulez ici. Comment un être humain peut dire ça, lui tous les soirs il rentre chez lui et c’est grâce à nous qu’il a son salaire et ils sont pas capables de nous respecter. »

juillet 2023