La triple peine : prison, CRA puis assignation à résidence.

Témoignage d’un prisionnier du CRA de Toulouse placé en assignation à résidence à sa sortie du CRA – Juillet 2026

« J’ai passé deux périodes au CRA, en 2023 et en 2025. La première fois, c’était au CRA de Perpignan. Je suis resté trois mois là-bas. Trois mois de galère. Ils viennent, ils te rajoutent un mois après un mois, après 15 jours, après 15 jours, et voilà.

C’était pareil à Perpignan mais le CRA de Toulouse, il est un peu plus dur. Le CRA de Perpignan, il y a une promenade collective et tout, tu peux faire des activités et tout à Toulouse, tu peux rien faire. À Toulouse, c’est l’enfer, c’est pire que la prison. L’autre tu peux regarder le ciel. Moi je pense que le CRA de Toulouse franchement c’est quelque chose. Et pour que tu passes trois mois là-bas, il faut que tu sois fort mentalement. 

Le CRA, il est sale. Même tu nettoies, c’est toujours sale. La nourriture, laisse tomber. Franchement, je suis désolé, même si tu ramènes un chien, il ne peut pas manger ça. Il y a des jours, ça m’est arrivé là-bas, j’ai mangé que le pain, de toute la journée. Après, à certains moments ils bloquent les visites, tu peux pas rentrer à manger. Même si tu rentres à manger, tu manges que des trucs sucrés, tu rentres pas ce que tu veux.

Ils changent les règles comme ils veulent. Il n’y a pas un règlement qui vient par exemple de la ministère ou quelque chose comme ça. C’est eux qui font le règlement là-bas. Des fois, quand il y a trop de gens, ils bloquent les visites et tout, il y a des gens qui fument et des fois, ça pète entre eux, il y a des embrouilles à cause de cigarettes. 

Tu demandes de voir le médecin, tu le vois une fois par semaine, des fois, il est pas là, t’es mal et tout. Tu galères pendant une semaine ou pendant trois jours. La dernière fois quand j’étais au CRA, moi, j’avais mal aux dents. Ah franchement, pour me faire sortir et voir le dentiste, c’est une galère. J’ai attendu 20 jours. Des fois, ils te donnent des cachets. Des fois, la dent elle est infectée ou il y a une carrie, tu prends des médicaments, ça sert à rien. Du Doliprane, ça sert à rien. Tu galères.

Là-bas, t’es pas en sécurité. Des fois, il y a des flics, ils te provoquent. Ils vont jusqu’au bout avec toi, jusqu’à ce que toi, tu pètes les plombs. Après, ils te ramènent en prison. Parce que toi, t’es provoqué au max. Ils te touchent, ils te provoquent, ils te font des trucs, ils te manquent de respect et ils te rabaissent, ils te disent des trucs racistes. Ils disent des choses méchantes. C’est pas tous, mais la plupart. Des fois, tu demandes la moindre chose, par exemple d’accéder à ton bagage ou pour avoir le médecin ou l’infirmerie, et ils commencent à se foutre de ta gueule, “j’ai un travail”. Mais c’est quoi ton travail ? C’est avec nous, c’est ton travail, de faire ça. Ils te disent “attends, attends, attends, attends”, le temps qu’on attend… Et des fois, ils te calculent pas, et des fois, tu pètes les plombs, et tu dis n’importe quoi, et lui, il va te dire des trucs racistes. Des fois, tu lui plait pas, ils te regardent : « Toi, t’auras pas de visite, tu vas pas aux bagages, ni rien du tout. » Toi, au bout d’un moment, tu vas péter  les plombs. Quand tu pètes les plombs. Quand tu t’énerves, tu dis n’importe quoi. Lui, il attend ça. Soit, il va t’insulter avec des trucs racistes, il te manque de respect, il te rabaisse devant les gens, devant ses collègues. Sinon, si tu réagis, ils vont venir à 10, ils te prennent, ils te ramènent à l’isolement, ils vont te frapper carrément. Dès qu’ils voient qu’il t’a trop frappé, ils voient qu’ils risquent des choses, ils te rajoutent la deuxième affaire. Tu te trouves dans une autre galère, en prison.

La bagagerie du CRA de Toulouse, où sont confisquées les affaires personnelles des prisonniers.

Au CRA de Toulouse, je suis resté aussi 3 mois, le maximum. Ils savaient bien. Quand tu passes devant le juge, ils savaient bien que entre l’Algérie et la France, c’était bloqué. C’était vraiment bloqué. Il y avait un problème diplomatique.

Après les trois mois, ils m’ont mis assignation à résidence. Je suis resté un an et demi à pointer deux fois par semaine. Un an et demi. La dernière fois, ils m’ont sorti quoi ? “Il faut que tu vois le consul au CRA”. Il faut que, moi, j’aille là-bas avec mes propres pieds pour voir le consul, et peut-être que je me trouve enfermé là-bas ?!? Je rentre là-bas, peut-être qu’il me dit : « Vas-y, toi, tu vas rester là. »

Je me suis retrouvé en prison parce que je suis en interdiction. En prison, je me suis retrouvé au CRA. En gros, je suis resté six mois enfermé. Pourquoi ? Pour rien. Je me suis fait frapper par la police, avant que je rentre en prison. Parce que j’ai couru, parce que c’est normal. Ils m’ont vraiment frappé, ils ont sorti des matraques et tout. J’ai vomi et tout. J’ai pas réagi, j’ai pas dit non, j’ai pas insulté, j’ai rien dit. Vraiment, j’ai rien dit. Juste je suis parti en courant. J’ai couru. Eux, ils étaient derrière moi, ils m’ont rattrapé, ils m’ont frappé. Après, ils ont fait quoi ? Ils ont dit que moi je les ai frappés. Ils avaient pas ni certificat, ils avaient pas ni blessure, ni rien du tout. Moi, j’étais blessé, tout le corps, sur la tête. Ils m’ont mis un coup sur la tête, et j’ai même la cicatrice. Donc je suis passé devant le juge et tout. Et quand je voulais lui expliquer, qu’ils m’ont frappé et tout, la juge, elle m’a dit comme ça. « Ouais, on le sait. Toi, t’as frappé personne, mais par contre, t’as pas respecté l’interdiction ».

Eux, ils m’ont frappé, ils m’ont rattrapé, ils m’ont mis en garde à vue. Le médecin en garde à vue, quand il est venu me voir, les policiers lui ont parlé. Je lui ait dit « j’ai mal à la tête, je veux un Doliprane et tout”. Il m’a dit “Ouais ouais, d’accord”. J’ai fait 48 heures de garde à vue. C’est inimaginable. J’ai dit “ils m’ont coupé là, j’ai une coupure là, sur la tête, est-ce que tu peux les désinfecter ou point suture, quelque chose ?”. Il m’a dit “non non, t’inquiètes, t’es bien, t’es bien”. Je voulais lui montrer les blessures et tout il m’a dit “non, non, t’es bien”. Ils m’ont rien ramené pendant 48 heures de garde à vue, et le médecin, je l’ai vu le lendemain. Tu t’imagines ? Ils m’ont rattrapé, c’était à 19h30. J’arrivais en garde à vue, c’était 20h30. Depuis 20h30, j’ai demandé au médecin et je l’ai vu le lendemain.

Après, quand ils m’ont ramené en prison, là, ils m’ont mis des points suture. Les infirmiers, ils m’ont mis des points suture, ils m’ont mis un certificat, comme quoi j’arrivais en prison, et j’étais comme ça. Je me suis trouvé en prison à cause de ça. Juste un contrôle. Quand ils font leur travail administratif, pendant que t’es en prison, ils font quoi ? Tu finis ta peine en prison, et ensuite on te ramènes au CRA.

Quand j’étais en AAR, moi, le truc qui m’a choqué, j’ai fait une opération il n’y a pas longtemps, c’était en novembre dernier. J’ai appelé la gendarmerie, j’ai dit, je suis immobilisé, je n’arrive pas à bouger, j’ai fait une opération, je vous envoie tout, les papiers, les certificats et tout. Je peux pas bouger pendant un mois, un mois et demi. Franchement, ils étaient pas d’accord. Je peux pas, je suis en béquille. La majorité du temps,  je dors pas à cause des douleurs. J’ai pas de papiers, je galère. J’avais pas ni aide médicale, ni rien du tout, j’ai galéré pour avoir les médicaments, j’ai galéré pour avoir mes rendez-vous, j’ai galéré par rapport à tout. Comment je viens ? Des fois, pour un rendez-vous, j’appelle mes collègues pour qu’ils me ramènent, des fois j’appelle Uber, il faut que je le paie, je le paie comment ? Je ne vais pas venir deux fois par semaine pour juste signer parce que soi-disant, je n’ai pas de papiers. Et moi, je suis immobilisé et je paie. Déjà, je galère pour mes rendez-vous médicaux. Et même, j’ai raté le kiné deux fois à cause d’eux. De 14h à 16h, il faut que tu pointes. Je suis arrivé là-bas à 14h30. Pour pointer, tu ramènes juste un papier, tu mets ton nom, ton prénom, et tu pointes. Il me dit « non, on a du travail, reste, attends. » J’attends une demi-heure ou 45 minutes. J’avais un rendez-vous à 15h. Donc j’ai raté le rendez-vous à cause d’eux. Deux fois. Là, à cause d’eux, je vais changer de kiné, je ne sais pas comment je vais faire.

Ils m’ont fait rester trois mois au CRA pour rien. Après, il vient, il te dit « Ouais, il faut que tu pointes pour rien”. Et là, quand tu pointes, tu respectes tout, on te sors un truc pour que tu sois dans le stress. Ils te mettent dans le stress. Ils m’ont dit « Ouais, tu viens au consul”. Je suis dans le stress maintenant. Ça fait deux ans. Dès que je suis contrôlé, je suis dans la merde. Même quand tu fais rien, et que tu respectes tout.

L’immigration ça peut pas s’arrêter, tu vas en Amérique, en Nouvelle Zélande, partout, c’est comme ça, on est tous des étrangers. On est tous des immigrés. Des arrière-grands-parents, n’importe qui va voir ses arrière-grands-parents ils ont migré. C’est comme ça, il y a les guerres qui poussent l’immigration, il y a plein de choses, il y a le commerce. Tu peux pas arrêter l’immigration. Ils savent bien qu’ils peuvent pas. Ils savent bien. Je comprends pas« .

Tentatives de suicide, violences policières, refus de soin et résistances au CRA de Toulouse

Témoignage d’un prisionnier au CRA de Toulouse Cornebarrieu – septembre 2026

« Je vous appelle parce que je vais me couper les veines et tout le corps, pas pour aller à l’hôpital, pour crever. J’en ai marre, j’en peux plus, les policiers m’ont provoqué de tous les côtés. Je vais leur montrer qu’est-ce que ça fait la provocation. Ma famille est venue me voir, ils ont fait 45 mn de voiture, ils ont dit « il n’est pas là ». Ma famille est devant le portail et les policiers se moquent de moi quand je leur demande pourquoi je ne peux pas avoir la visite. Ils me donnent pas mon traitement que le psychiatre m’a donné en prison, j’ai besoin de ce calmant. Je leur dis, je suis suicidaire et ils me donnent  pas mon traitement, ça veut dire quoi ils veulent que je meurs ? J’ai fait la grève de la faim. J’ai fait un malaise au bout de 7 jours. Quand je me suis réveillé, j’étais par terre au mitard.  Ils m’ont jeté et ils m’ont laissé. Je leur ai dit « pourquoi je suis par terre? » ils m’ont dit « tu as fait un malaise ». Ils ne m’ont pas emmené à l’infirmerie rien. Ils nous traitent comme des chiens. Ils ont niqué ma vie. J’ai un fils ici. C’est des vrais bâtards, ils me laissent pas voir ma famille. Je vais quitter ce pays de merde. »

« Là, on a fait des cordes pour quatre personnes pour nous suicider. Ils sont venus, ils ont tapé tout le monde avec la matraque, avec tout. Ils ont pris les cordes et tout, ils sont sortis avec. Mais on va le refaire. Ce soir, je vais le refaire, moi. Je suis pas le seul. Parce qu’on en a marre, j’en peux plus, je peux plus rester ici, même pas une minute.  

Je suis malade, je suis pas bien dans ma tête.

Je leur demande mon traitement. Quand j’étais en prison, tous les jours, ils me donnent mon traitement. Quand je suis pas bien, je deviens quelqu’un de pas normal. Je leur ai dit « Donne-moi mon calmant, donne-moi mon traitement. » Il me dit quoi ? “va te faire enc****. » Ça, c’est sa réponse, t’es qui, toi, tu me dis ça ? Ils nous provoquent, ils nous provoquent jour et soir, midi, matin, tous les jours. On est dans la saleté, on est dans la merde. Il n’y a même pas d’hygiène, il n’y a même pas de couverture. Il n’y a rien. 

La famille vient ici à 16h, ils disent qu’il n’y a plus de parloirs. Mais pourquoi ? Jusqu’à 18h, il reste encore deux heures. A chaque personne, ils lui parlent mal pour qu’il ne revienne plus. Ils menacent les gens dehors devant le portail pour que les gens ne reviennent plus nous voir. 

J’ai envie de mourir. Je ne peux plus rester ici, je n’arrive plus, ni moi, ni les autres.

Si j’avais une caméra, moi, je vous montre comment on est assis, comment on vit, vous allez péter un plomb, vous allez venir me sortir direct. 

C’est une dinguerie. Ils veulent nous tuer en fait, ils veulent nous tuer. Quand tu parles de suicide, ils te provoquent. “Si tu es un homme, fais-le », ils te disent. Ça veut dire quoi ? Même le fatigué qui ne pense pas le faire, tu lui réponds comme ça, il va le faire. Ils veulent qu’on meure tous. 

Ils nous laissent trois mois ici, on l’a accepté, on est resté. Là, ils nous mettent 7 mois, 7 mois ici, 7 mois ça veut dire tous les jours comme un chien. Tous les jours pire qu’un chien. Mon chien il vit beaucoup mieux que moi, je respecte les animaux, eux ils respectent pas l’humain, ils sont inhumains. 

La France c’est le pays des droits… j’ai plein de droits moi ici dans ce centre de merde ?! Si j’avais la caméra, je vous montre les visages, les gens, comment ils font, toute la merde, les colères, ils ont leurs enfants en France, ils ont leur famille, ils ont tout en France. Tu veux pas de moi dans ton pays ? Je vais le quitter ! Laisse-moi sortir et je vais quitter. Pourquoi tu me retiens ici ? Pourquoi ? Pourquoi faire ? Pourquoi ? Pour me torturer? 

On est tous prêts à tout. S’il vous plaît, parlez de nous. Je rêve d’aller en prison. Parce que la prison, elle est moins pire. Au moins là-bas, les surveillants, ils ne viennent pas t’insulter ta mère, ils ne viennent pas te claquer la porte de ton visage, ils ne te tapent pas avec la matraque. Moi, j’ai envie de me suicider. Tu viens, tu me tapes, tu me casses la gueule avec la matraque. Parce que c’est comme ça, la loi ? C’est pas comme ça, je connais très bien la loi. Je sais très bien que j’ai des obligations et j’ai des droits. Pourquoi moi, j’ai des obligations et je récupère pas mes droits ? Pourquoi? 

Ça va péter en fait. Et ça va être dur, ça va être plus fort, tous les jours. Je vais finir ma vie. J’en peux plus, je veux plus vivre. Je suis un suicidaire, j’ai un procédé suicidaire, j’ai mon traitement, moi je suis quelqu’un d’anormal, pas normal dans ma tête. Si je m’énerve, je deviens quelqu’un d’anormal. C’est pas moi-même qui est en train de faire les choses. C’est quelqu’un d’autre qui est en train de parler dans ma tête, qui me dit « fais ça, fais ça, fais ça ». Ici, ils ont coupé le vrai traitement, ils nous donnent Doliprane, Doliprane, Doliprane. C’est depuis le premier jour, depuis la première minute. Tout est hors la loi ici, tout est hors la loi. Je connais très bien la loi et les règles. Tout est hors la loi ici. Il n’y a que des dingueries. 

Distribution de médicaments à la cantine, par le médecin du CRA de Toulouse (les prisionniers témoignent qu’il s’agit invariablement et uniquement de Doliprane, quelque soit le problème).

On connaît, on a été dans d’autres CRA, mais c’est pas la même chose à Toulouse. Ici, ils sont en train de nous torturer.  Ça fait 12 ans que je suis en France, 12 ans que je suis en règle, je travaille, je paie les impôts… c’est tout la première fois je tombe, je rentre en prison 4 mois et maintenant ils me ramènent ici, ils ont niqué ma vie. 

Quand quelqu’un rajoute un mois, tu as le droit de faire l’appel. Tu vas à la CIMADE, tu fais l’appel. Y’a pas d’appel, tu retournes vers la CIMADE, tu lui demandes « Monsieur, j’ai fait l’appel, ils m’ont pas appelé ». »Ah c’est bon c’est trop tard, on a oublié d’ouvrir la boîte mail, on a oublié de faire ça, on a je sais pas quoi…. ». Y’a personne qui bouge pour nous. Quelqu’un a fait une demande d’asile, ils ont déchiré ses papiers, et ils lui ont dit que lui il l’a déchiré. Ils nous bloquent. Du début jusqu’à la fin. 

Même nos familles, ils viennent dehors nous rendre visite, ils les insultent, ils les provoquent. Ils te laissent une heure, deux heures, t’attendent avant le portail, il n’y a même pas un espace pour attendre, dans le plein soleil, et après ils te disent quoi ? Ils te disent “Si tu reviens ici, on va te mettre avec lui dedans”. Mais de quel droit tu lui dis ça ? De quel droit tu menaces les gens? 

Mais non, non, on va pas accepter. On va pas accepter. On va accepter la première, la deuxième, mais non, ça va péter un jour. Ils veulent me transférer, je suis content, ils veulent me dégager en prison, je suis content. Au moins, je reste pas ici, à la morgue. Ici, on est à la morgue. J’en peux plus, j’arrive même plus à vous parler. 

On est malades, il y a pas de médicaments, il y a rien. Ils nous mettent la clim fort. Quand il fait chaud, il y a pas de clim, là il fait froid, ils nous mettent la clim fort. Exprès pour qu’on soit tous malades. On va péter, tous. Parlez de ça, parlez de ça. »

18 mars : journée internationale de solidarité avec les prisonnier-es politiques

A Toulouse un rassemblement a été organisé par le collectif Secours Rouge Toulouse , à l’appel de 25 organisations, syndicats, collectifs et partis toulousains.

Prise de parole de Toulouse Anti CRA

La population carcérale en France n’a jamais été aussi élevée et ne cesse d’augmenter, sans que la criminalité elle n’augmente, conséquence d’un important durcissement du système pénal. 

Afin d’enfermer toujours plus et toujours plus longtemps, l’État prévoit, d’ici 2027, la création de 15 000 places de prison et de 1041 places en centre de rétention. 
À Muret près de Toulouse, un projet de construction d’une prison de 615 places est prévu pour faire de Toulouse – Seysses – Muret un des plus grands centres pénitentiaires de France.
8 nouveaux CRA vont également être construits d’ici 2029, en plus des 27 existants. 
Rappelons que les CRA sont des prisons pour les personnes étrangères. 

Rappelons également que les prisons sont des lieux de torture qui humilient, déshumanisent, détruisent et tue. 

Elles constituent l’outil central de contrôle social pour surveiller et punir les personnes racisées et issues des milieux populaires, à travers des pratiques policières et judiciaires racistes et discriminantes. 
En France, comme il n’y a pas de statistiques ethniques, on se base sur des études sociologiques qui indiquent que la grande majorité des personnes incarcérées, notamment en maison d’arrêt, sont des nationaux noires et arabes.

S’il y a besoin de le préciser, dire qu’il y a plus de personnes noires et arabes en prison n’implique pas qu’elles sont davantage criminogènes. Ces chiffres confirment simplement le système de domination et de surveillance issu des pratiques coloniales mis en place par l’État dans les quartiers populaires, ainsi que sa justice de classe et de race.
Rappelons que les personnes racisées sont contrôlées jusqu’à 20 fois plus que les personnes blanches et sont d’avantage judiciarisées, avec des sanctions plus sévères. 

Concernant les personnes étrangères, elles représentent presque un quart du total des personnes emprisonnées en France. Chaque année, la police interpelle 192 000 étrangers par contrôles au faciès. Par rapport aux personnes françaises, elles risquent 3 fois plus de passer en comparution immédiate, 5 fois plus d’être placées en détention provisoire, et 3 fois plus la prison ferme. ​​​​​​​

Nombreuses sont celles qui se retrouvent en circuit fermé entre centres de rétention et prison. Cela s’explique notamment par la criminalisation des stratégies de résistances mises en place par les détenus. Puis les liens entre les CRA et la prison se renforcent du fait de collaborations croissantes des préfectures et de l’administration pénitentiaire. 

En effet, la prison est l’occasion pour les préfectures de trier les personnes qui pourraient représenter une « menace pour l’ordre public » : motif fourre-tout et prétexte arbitraire afin de ne pas renouveler le titre de séjour d’une personne, voire de le lui retirer pour mieux l’expulser par la suite.

Les expulsions visent également et tout particulièrement les sortants de prison qui subissent ce qu’on appelle le double voire la triple peine : celle d’être enfermé en CRA après avoir été enfermé en prison et celle d’être déporté – parfois vers un pays qu’elles ne connaissent pas.

Les luttes des personnes concernées, notamment via le Comité national contre la double peine dans les années 1980-1990, avaient conduit à obtenir des protections contre les déportations. La loi asile et immigration de 2024 a marqué une importante régression en supprimant les catégories protégées pour faciliter les déportations des sortants de prison. 

Aujourd’hui, la lutte anticarcérale mobilise très peu. Il est nécessaire que cette question retrouve de l’écho afin de lutter concrètement contre les prisons, outil essentiel de l’État et de son système de domination capitaliste, patriarcal et suprématiste. La lutte anticarcérale passe par le soutien aux prisonniers et prisonnières, en mettant en lumière leurs résistances, individuelles ou collectives, trop souvent invisibilisées. 

Ni CRA NI PRISON NI EXPULSION
Solidarités avec toutes les personnes enfermées !

Témoignages de personnes enfermées au centre de rétention de Toulouse Cornebarrieu

Nous relayons les témoignages de personnes enfermées au centre de rétention de Toulouse Cornebarrieu rencontrées lors de visites au parloir ces dernières semaines.
La situation pour les Algérien.nes est toujours la même, les préfectures n'obtiennent pas de laissez-passer de l'Algérie pour les expulser et les juges des libertés et de la détention maintiennent quand même les personnes en CRA.
Les conditions de vie sont, comme toujours, indignes et déshumanisantes : racisme, violences policières, mauvaise nourriture, les prisonniers ont faim, absence de soins médicaux, de nombreuses personnes malades ou souffrant de troubles psychiques sont maintenues enfermées.
L’objectif de l’État est d’enfermer systématiquement les sortants de prison et d’appliquer la double peine. Pour rappel, cela consiste à enfermer au CRA puis à déporter les personnes alors qu’elles ont purgé leur peine de prison.

Témoignage de L. H :
L. H a refusé un premier vol pour le Maroc et pour résister au second vol programmé, il a avalé des piles et des pièces de monnaies. Il a perdu connaissance et a été emmené à l’hôpital pour un lavage d’estomac. A la suite de son hospitalisation, il a été mis directement dans l’avion.
Nous avions parlé avec L. H. entre les 2 vols de déportation :
« Je suis arrivé en France à 11 ans… J’ai fait 5 ans de prison, ma carte séjour a périmé pendant la prison et le renouvellement n’a pas été autorisé. Ils m’ont mis une OQTF et j’ai été emmené à l’aéroport direct. Ça m’a choqué, je m’y attendais vraiment pas. J’ai grandit ici – je voulais ressortir pour retrouver ma famille qui est là, on m’envoie à l’aéroport pour aller au Maroc directement. Ça fait des années, j’ai personne au Maroc. Je suis en train de faire toutes les démarches, j’ai pris un avocat et tout. Je préfère crever que partir au Maroc, je vous jure, j’ai même eu des idées bizarres qui me sont passées par la tête. J’ai toute ma famille qui est ici, du jour au lendemain on veut m’envoyer au Maroc. J’ai déjà envoyé un dossier au juge, il l’a pas encore lu, entre temps on m’a déjà pris un billet d’avion. On m’éloigne de ma famille. Ma faute je l’ai payée, mais là c’est mon avenir, je suis au bord du suicide, la vérité, sincèrement, j’ai l’impression que j’existe même plus, j’ai l’impression qu’y a plus de loi. Je travaille depuis que j’ai 16 ans, j’ai tous les documents, depuis mes 18 ans j’ai mon premier CDI. On dirait c’est fait exprès, même si on tient le coup, à la fin ça passe, y’a plus de quoi tenir. J’ai ma femme qui est dehors elle a besoin de moi, elle est enceinte elle va bientôt accoucher. Je suis épuisé, on me ramène au CRA je suis encore plus épuisé. Ma femme elle prend 2 jours rien que pour venir me voir elle vient de Marseille pour me voir, ça coûte 300-400 euros rien que pour des allers retours. Ma mère pareil, elle habite actuellement à Montpellier, je suis loin de tout le monde c’est une galère. J’ai pas besoin de gâteaux, de bonbons, j’ai besoin de ma liberté j’ai besoin de retrouver ma famille au plus vite. J’attire pas l’attention j’ai l’impression. Il faut se faire du mal pour attirer l’attention vous voyez ce que je veux dire ? On me traite de la pire des manières. »

Témoignage de B. K : 
« Il y avait un Palestinien avec nous dans le secteur A. Il y a surtout des Algériens, quelques marocains et ce Palestinien, il est sorti, il est resté que 4 jours. Il a passé 2 ans à Seysses parce qu’il a fait une vidéo où il a parlé d’Israël. Il est resté 2 ans à Seysses dans le secteur des gens dangereux. Ils sont allés le chercher chez lui, ils ont fait une perquisition chez lui. 
À Toulouse c’est pire qu’à Marseille le centre, ici les flics la police ils sont méchants ils tapent les gens au cachot pour pas qu’on les voit. L’autre jour quelqu’un ne voulait pas manger, le flic lui a dit mange, il a dit non c’est une gamelle, le flic lui a dit « tu es un chien c’est pour toi ». Le gars, il a dit quelque chose pour se défendre, le flic l’a emmené au cachot pour le frapper. J’ai remarqué et j’ai fait attention, c’est dommage on a pas de téléphone pour prendre des photos, les plats qu’on mange pas ils les remettent le lendemain même s’ils sont périmés. Au secteur A, il y a que des Algériens et il y a pas de laissez-passer de l’Algérie, on est là pour rien. Dans ce secteur il y a pas la télé, il y a rien il y a pas de jeu, il y a rien, la bouffe est dégueulasse. Au centre de Nice, un algérien a été attaché et scotché pour être expulsé avec une escorte dans l’avion quand il est arrivé à l’aéroport en Algérie il était blessé et ses vêtements étaient déchirés. La police algérienne a demandé pourquoi il était comme ça, il a dit qu’il ne voulait pas être expulsé, la police a demandé à renvoyer le gars en France. »

Témoignage de M. K :
« Moi c’est la deuxième fois qu’ils m’ont envoyé au CRA, j’ai un garçon français de 4 ans. Je suis arrivé en 2002 en France, j’ai fait la maternelle, le collège, j’ai tout fait. Sauf que je suis rentré 14 ans en prison, tu vois le délire, c’est mon casier, il est sale. Et de là, l’année dernière je suis venu, je suis venu ici, j’ai fait trois mois pleins. J’ai rien à faire ici, je suis arrivé par visa par regroupement familial pour me faire une opération, j’avais un kyste à l’œil. Et voilà, j’ai fait mes papiers, mais j’ai grandi, je suis rentré dans la délinquance, en fait. Mon titre de séjour, il a périmé en 2024, j’étais en prison, j’ai pas pu le refaire. Je suis sorti, ils m’ont envoyé au centre, j’ai fait trois mois. Ils savent que je suis assigné à résidence chez ma mère, à Empalot. Ça fait 15-20 ans là-bas que c’est toujours la même adresse. Je suis sorti, j’ai signé mercredi, vendredi, mercredi, vendredi pendant un mois et demi. Jusqu’à que un soir, je me suis endormi au volant dans ma voiture, le moteur allumé. Et ils sont venus pour bruit sonore parce que j’ai un Golf R, il fait du bruit quand tu le laisses en mode parking. Et moi ça faisait deux jours que j’avais pas dormi, je m’étais endormi au volant, mais garé, devant chez moi. Ils sont venus, ils m’ont dit conduite sans permis, pas conduite sans permis, alcoolémie, pas alcoolémie. J’avais un petit peu de liquide sur moi. Et bref, ils m’ont pris en garde à vue, moi j’ai cru que j’allais sortir. Je me suis retrouvé avec 10 mois de prison, parce que je dormais dans ma voiture, le moteur allumé. Je suis sorti, et depuis, je suis là au CRA. Lundi, ça fait un mois. Mais moi, je le sais qu’ils vont me garder 90 jours, de toute façon. C’est ma deuxième fois au CRA. Je suis Algérien, c’est pour ça que je t’ai dit moi c’est 3 mois c’est juste pour me faire mal aux fesses sans être impoli, ils savent très bien qu’ils peuvent rien faire de moi. Moi je suis né à l’ancienne chez ma grand-mère, chez elle. Je suis même pas né à l’hôpital ça veut dire le consulat d’Algérie ils me connaissent pas. Je suis jamais allé en vacances en Algérie. Je suis jamais allé nulle part, je suis jamais sorti de la France, tu vois ce que je veux dire ? Ça veut dire, y a personne qui me connaît de nulle part, y a que la France qui me connaît. Tu veux m’envoyer en Algérie ? Ok, je veux bien. Mais tu veux m’envoyer chez qui, s’il te plaît ? Franchement, tu veux que je te dise quoi, moi ? Je sais pas. C’est invivable, y a pas de frigo, y a rien. T’as le droit de faire rentrer 5 articles, avant on avait le droit de faire rentrer un sac entier, tu vois ? Et ils ont fait exprès de nous interdire les boissons parce qu’il y a des boissons, tu peux les acheter à la machine, mais la petite bouteille de coca, elle coûte 2,50 €. Tu vois ce que je veux dire ? C’est parce qu’il font un magnifique bénéfice, c’est pour ça ils ont interdit les bouteilles, […] La police je te mens pas, il y a des bons et des mauvais partout, comme dans le SAMU, comme dans les pompiers, comme dans tout, tu vois.” 

Témoignage de H. B :
« J’ai été arrêté à Sète alors que je venais en France pour récupérer des papiers pour faire ma demande de renouvellement de passeport en Espagne. Je sais déjà ce qu’ils vont faire moi – parce que je me renseigne sur internet, et avec mon vécu ! Avant que je parle ils vont me rajouter un mois de plus, c’est déjà décidé. Je peux pas accéder à mon Gmail pour envoyer les papiers en Espagne. J’ai rien, ni cigarettes, ni vêtements, tout est mouillé, il fait froid. C’est Alcatraz ici, ils disent retenu mais c’est de la détention. Au tribunal on se met debout, on parle dans le vide, ça a été programmé, ils croient qu’on est bêtes. Il y a beaucoup de jeunes, moi j’ai 41 ans. Ils m’ont relâché, je suis allé à la gare pour quitter la France, la PAF m’a contrôlé et il m’ont ramené, ils veulent nous expulser mais ils nous laissent même pas partir ! La nourriture sincèrement c’est de la merde, il y a des trucs qui ont atteint la date de péremption, c’est végétarien il y a pas de viande, parfois du poisson entre guillemets. C’est Alcatraz faut voir comment c’est franchement. Pour nous les Algériens c’est difficile de refaire le passeport à cause de ce président de merde là. J’ai un asile en Espagne »

Si les préfectures et l’administration pénitentiaire collaborent depuis longtemps pour expulser les sortants de prison, la loi de janvier 2024 et la circulaire Retailleau d’octobre 2024 généralisent la double peine, facilitée notamment par « la menace pour l’ordre public ». La circulaire Retailleau appelle les préfectures à retirer les titres de séjour des personnes qui représentent une « menace » et à distribuer des arrêtés d’expulsion et des OQTF. Il n’existe aucune définition de la « menace pour l’ordre public », c’est laissé à l’appréciation de l’administration qui l’utilise très largement, par exemple pour des délits mineurs, comme le vol ou la mendicité. « La menace grave pour l’ordre public » permet, elle, de supprimer toutes les protections contre l’expulsion hormis le fait d’être mineur. Ainsi, les personnes ayant des enfants ou étant en France depuis l’enfance peuvent être expulsées si la préfecture a décidé de façon totalement arbitraire que ces personnes représentent une menace pour la société française.

L’assemblée nationale a voté l’allongement de la durée de rétention à 7 mois.

La durée maximale a d’abord été de 6 jours et passe aujourd’hui à 210 jours.
La durée de rétention pourra encore être rallongée car l’Union Européenne prévoit l’enfermement jusqu’à 24 mois.

L’allongement s’appliquera pour l’instant aux personnes condamnées à une interdiction de territoire français (ITF) pour un crime ou un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement ou dont le comportement « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public« .

La « menace à l’ordre public » a été inscrite dans la loi Asile et Immigration de 2024, c’est le fer de lance du gouvernement contre l’immigration. Elle permet de placer les personnes en CRA avec ce motif. Il n’existe aucune définition juridique de la « menace pour l’ordre public », c’est laissé à l’appréciation de l’administration qui l’utilise très largement de façon totalement arbitraire même pour des délits mineurs.

La « menace grave pour l’ordre public » permet, elle, de supprimer toutes les protections contre l’expulsion sauf le fait d’être mineur. Cela signifie que les personnes qui ont des enfants et conjoint.es français.es ou sont en France depuis l’enfance peuvent être expulsées si la préfecture l’a décidé de façon totalement arbitraire.

Idem, la loi 2024 a rallongé la durée des obligations de quitter le territoire français (OQTF) à 3 ans et a fait disparaître aussi les protections qui existaient contre les OQTF afin d’enfermer et de déporter encore plus.

La circulaire Retailleau d’octobre 2024 vient renforcer la loi de 2024, elle appelle les préfectures à retirer les titres de séjour ou à ne pas les renouveler pour les personnes qui ont commis une infraction, peu importe le niveau de gravité, en utilisant la «menace pour l’ordre public».

Les personnes qui ne peuvent pas être expulsées (par exemple si la préfecture n’obtient pas de laisser-passez consulaire du pays d’origine) sont quand même enfermées et maintenues en CRA. A l’issue de la durée maximale d’enfermement, les préfectures et les juges peuvent décider de prolonger la torture et de les assigner à résidence jusqu’ à 135 jours.

Pour l’État, l’enfermement a un double objectif : déporter les personnes qui n’ont pas les bons papiers mais aussi les maltraiter et les punir, et leur rappeler qu’elles ne seront jamais tranquilles, et pourront être humiliées et violentées à tout moment.

À bas les frontières, les CRA et le racisme d’État !

L’enfermement administratif : dispositif colonial

Podcast de la table ronde organisée par le collectif Toulouse Anti CRA dans le cadre d’une action en soutien aux prisonnier·es du centre de rétention (CRA) de Toulouse (24 mai 2025)

Textes et podcast relayés par Enquête Critique et Spectre.


L’idée de cette table ronde a été de réfléchir à l’enfermement administratif (détention, internement ou rétention) comme un dispositif de répression du racisme d’État en montrant les liens dans le temps et l’espace. 
On a d’abord parler de la question de l’emprisonnement colonial et la détention administrative des prisonniers palestiniens puis de l’enfermement administratif en Algérie coloniale et montrer le continuum colonial avec l’enfermement, les déportations et les assignations à résidence des personnes étrangères en France aujourd’hui. Enfin, montrer rapidement le lien entre l’immigration et l’impérialisme autour de la question de l’externalisation des frontières et des déportations. 

Discussion avec Tom, militant anti-impérialiste et antisioniste et avec des membres du collectif Toulouse Anti CRA, collectif anticarcéral et antiraciste créé en février 2020 qui milite contre les centres de rétention administrative et contre le racisme d’État.

Écouter le podcast sur Spectre : https://spectremedia.org/enquete-critique/?playing=2263

Lire les interventions écrites sur le site Enquête Critique : https://enquetecritique.org/projets/prison-et-enfermements/article/l-enfermement-administratif-dispositif-colonial]

Ressources
– Sylvie Thénault, « Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale, camps, internements, assignations à résidence »
– Marc Bernardot,« La tradition d’internement en France »
– FASTI –« Abrogeons le CESEDA »
– Centres et locaux de rétention administrative – Rapport national et local des associations 2024
– MIGREUROP – Réseau euro-africain d’associations de défense des droits
– ANAFE – Défense des droits des personnes étrangères aux frontières
– Toulouse Anti CRA, brochures citées à retrouver dans la rubrique Brochures :
> Enfermement au CRA, étapes et procédures
> La répression coloniale de l’État français contre les étranger·es à Mayotte
> Contre les prisons et les frontières, luttes contre les CRA, paroles de prisonnier·es de Toulouse

Soirée en soutien aux prisonnier.es du CRA de Toulouse

– 17h Table ronde
L’enfermement administratif : dispositif colonial
// en Algérie coloniale et rétention des étranger·es aujourd’hui en France // détention des palestinien·nes sous l’occupation israélienne
avec Toulouse Anti CRA & militant·es anti-impérialistes et antisionistes

– 19h Repas vegan
– 20h DJ set – BOTCHO – afro rave
17h-22h
La Chapelle – 36 rue Danielle Casanova
Participation libre (espèces uniquement) – accès PMR

Manifestation pour la libération des prisonniers politiques et du peuple sahraoui

Du 17 au 20 avril 2025 la Marche pour la Liberté passera par Toulouse. Partie d’Ivry le 30 mars et traversant la France puis l’Espagne en direction de la prison de Kénitra au Maroc, où elle arrivera le 2 juin 2025, elle a pour objectif de faire connaître la cause sahraouie et celle des prisonniers politiques.

Texte d’appel : https://iaata.info/Manifestation-pour-la-liberation-des-prisonniers-politiques-et-du-peuple-7544.html

« Je comprends pas à la télé, BFM disent que l’Algérie ne veut pas prendre ses ressortissants mais y’a des avions pour l’Algérie. »

Au CRA de Toulouse, il n’y a plus de secteurs femmes et famille, toutes les cellules sont maintenant destinées aux hommes. L’objectif de l’Etat est d’enfermer systématiquement les sortants de prison et d’appliquer la double peine. Pour rappel, cela consiste à enfermer au CRA puis à expulser les personnes qui ont commis un crime ou un délit, alors qu’elles ont purgé leur peine de prison. Pour autant, les femmes et les familles ne sont pas épargnées, et si elles ne sont pas enfermées au CRA de Toulouse, elles sont assignées à résidence (AAR). La durée des AAR a augmenté avec la dernière loi Asile et Immigration de 2024, passant à 45 jours renouvelables deux fois, pour une durée totale pouvant aller jusqu’à 135 jours. Par ailleurs, l’AAR est de plus en plus utilisée par les préfectures quand l’expulsion n’a pas pu avoir lieu au terme de la durée maximale d’enfermement. Cette pratique permet de continuer à punir et torturer les personnes : n’ayant pas de titre de voyage valide ou de laissez-passer consulaire, elles restent inexpulsables.

Si les préfectures et l’administration pénitentiaire collaborent depuis longtemps pour expulser les sortants de prison, la loi de janvier 2024 et la circulaire Retailleau d’octobre 2024 généralisent la double peine, facilitée notamment par « la menace pour l’ordre public ». La circulaire Retailleau appelle les préfectures à retirer les titres de séjour des personnes qui représentent une « menace » et à distribuer des arrêtés d’expulsion et des OQTF. Il n’existe aucune définition de la « menace pour l’ordre public », c’est laissé à l’appréciation de l’administration qui l’utilise très largement, par exemple pour des délits mineurs, comme le vol ou la mendicité. « La menace grave pour l’ordre public » permet, elle, de supprimer toutes les protections contre l’expulsion hormis le fait d’être mineur. Ainsi, les personnes ayant des enfants ou étant en France depuis l’enfance peuvent être expulsées si la préfecture a décidé de façon totalement arbitraire que ces personnes représentent une menace pour la société française.  

Par ailleurs, le Sénat vient d’adopter deux projets de lois. Sous réserve d’un vote favorable à l’Assemblée Nationale, la loi allongera la durée de la rétention administrative à 210 jours. Elle s’appliquera aux personnes condamnées à une interdiction de territoire français (ITF) pour un crime ou un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement ou dont le comportement « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public« . L’autre loi concerne « la préférence nationale », en limitant l’accès des étranger·es aux prestations sociales.

En parallèle, l’Union Européenne renforce ses frontières et la répression des personnes étrangères. Elle a adopté deux mesures, l’une concernant l’allongement de la rétention administrative de 18 à 24 mois et l’autre autorisant les États membres à externaliser des camps d’enfermement dans des pays hors UE, appelés « centres de retour » où seront séquestrés les demandeurs d’asile avant leur déportation.
Le témoignage de S. ci-dessous rappelle que l’Italie a déjà construit d’immenses camps en Albanie où la police italienne transfère les personnes étranger·es et les trie avant de les déporter.

Pour finir, dans un autre témoignage K. s’étonne d’entendre les médias français relayer la propagande colonialiste de Retailleau et des nostalgiques de l’Algérie française, en faisant croire que l’Algérie ne délivre aucun laissez-passer consulaire alors que des avions décollent avec des algériens expulsés depuis le CRA.

TÉMOIGNAGES

S : « Au secteur C, y’a quelqu’un qui a tout cassé, les vitres, les télés, les caméras, il a cassé toutes les cellules, on est que 4 maintenant dans le secteur C. Y’a que 2 cellules maintenant. Il a pété un plomb. Il était seul, pas de visite, rien. Il a dit qu’il ne veut pas rester ici, il veut aller en prison, c’est un peu fou. Il s’est blessé avec la vitre. Il a dit heureusement je casse des trucs comme ça, c’est mieux que de casser des bouches.

C’est fini la France, c’est la troisième fois je me retrouve au centre. Deuxième fois à Toulouse. Il y a 7 mois, je suis sorti du CRA de Toulouse, je suis restée 2 semaines à la Reynerie, ils m’ont arrêté, ils m’ont mis en prison à cause de l’interdiction définitive et quand je suis sortie de Seysses, ils m’ont ramené encore ici au CRA de Toulouse. J’ai fait 6 mois de prison pour l’interdiction définitive. Et là ils viennent de me donner un mois encore au CRA.

Je sais plus quoi dire, j’ai plus les mots. C’est un cauchemard Seysses, trois dans une cellule, force aux hommes là-bas. Ici Toulouse c’est la pire ville. Je suis sorti de la Tunisie, j’ai pas de passeport, j’ai pas de carte d’identité même si je meurs, ils peuvent pas expulser mon corps chez moi. Ils peuvent pas m’expulser, à chaque fois c’est pareil, ils savent, ils ont demandé à la Tunisie, au Maroc à l’Algérie, y’a rien et ils me ramènent encore ici. Ils font ça pour que tu craques. Il faut patienter faire le prière, je sais pas moi.
Au tribunal hier, y’avait un Algérien. Il est à Toulouse depuis qu’il a 13 ans. Il a presque 33 ans. Il a payé un avocat très cher. Il a sa mère et sa soeur ici, pourquoi ils le ramènent au centre ? ça leur ramène toujours du travail, voilà pourquoi. Je trouve plus les mots. J’en ai marre de la prison, ça fait presque 9 ans que j’ai quitté le pays, j’ai pas envie de retourner comme ça. En Italie quand ils savent pas leur origine ils les envoient en Albanie dans un grand centre, y’a des trucs incroyables, c’est pas une vie quand t’as pas de papier en Europe.
On vient chez eux, on est pas au paradis non plus. Hier j’ai bien parlé avec le juge, j’ai dit donnez-moi 24h et je quitte la France, laissez-moi une chance. Le policier m’a dit toi ta chance tu l’as eue déjà, tu es arrivé en France, tu n’as pas le droit d’avoir une deuxième chance. Ils provoquent, faut être fort dans la tête.. Même si vous pouvez pas venir pour une visite, parler avec vous c’est déjà beaucoup, ça fait du bien, tu remontes le moral à la personne. »

K : « J’ai une interdiction de territoire français depuis 2023. J’étais en Espagne, je suis revenu ici pour voir mon frère et ma nièce, je suis restée 3 jours, ils m’ont contrôlé j’étais en scooter, je me suis retrouvé en prison et après ici. Franchement ils ont foutu ma vie en l’air. J’étais en Espagne en train de régler ma situation, j’ai raté plein de RDV. Ok j’ai pas respecté la loi, j’étais sur le territoire français mais je comprends pas pourquoi ils font pas ce travail en prison. Comme ça à la sortie de prison soit ils te relâchent soit ils t’envoient au pays. Ils te mettent là pour galérer en plus. J’étais à la maison d’arrêt de Rodez et pour voir le consule, ils m’ont emmené à Sètes. Ils te posent des questions, ton nom où t’habites, ils prennent tes empreintes, ta photo. En tous cas où tu vas on te prend les empreintes, en garde à vue, quand tu sors de la prison, quand tu rentres ici au CRA, partout…
Je comprends pas à la télé, BFM ils disent que l’Algérie ne veut pas prendre ses ressortissants mais y’a des avions pour l’Algérie, j’ai rien compris.
Et toi t’attends, t’es dans le suspens, t’es stressé. Ça fait un mois que je suis là et ça bouge pas. Les conditions ici pour vivre c’est la catastrophe. C’est sale, y’a des gens fous, vraiment fous, t’arrives même pas à communiquer avec eux, y’a des provocations. La nourriture est dégueulasse, c’est le ramadan, hier j’ai rien mangé. Pour le ramadan, ils donnent pas de viande halal.
Avec la police moi je parle un minimum avec eux pour pas avoir de problèmes. Y’a un groupe ça va et un groupe c’est la catastrophe. Ils ont décidé d’enlever les couvertures, il fait froid la nuit. Un collègue a commencé à réclamer pendant le repas pour avoir les couvertures, on a tous réclamé. Il voulait pas rentrer au secteur, ils l’ont foutu au mitard, ils l’ont frappé de fou. Ils ont ramené ensuite les couvertures. La plupart ont pas de famille ici, les gens sont des fumeurs, ils ont pas de tabac, ils pètent les plombs, ils ont pas de fumette alors les gens craquent. Ils savent bien ça. Y’a rien qui va ici. Y’a des chambres sans eau chaude, les sanitaires ça sent la pisse. »

« Au mitard ils frappent trop, ils te scotchent pour pas que tu bouges. »

« Quand quelqu’un fait quelque chose, ils punissent tout le monde, l’autre jour ils ont interdit de laver son linge, tout le monde a pêté les plombs, a crié, on peut plus aller à la bagagerie, ils arrêtent les visites, ils interdisent tout, comme ça tu craques, tu vas le voir, tu lui dit ‘pourquoi t’as fait ça’ et après ça créé une embrouille ». A propos de personnes qui ont cassé dans le CRA il y a quelques temps : « les 3 ils sont allés en garde à vue, après ils sont revenus… jusqu’à maintenant on est punis, jusqu’à maintenant ! Ils ont passé devant le juge et tout, heureusement ils ont été relaxés »

« Tu serres ici, tu serres, c’est une galère de fou. Ils ont ramené un collègue à moi, il lui ont enlevé ses papiers je sais pas pourquoi, il a 4 enfants ou 3 enfants. Il travaille ici et tout, comme ils disent ‘il est intégré’, mais ils l’ont ramené ici, tu comprend pas les gens ils sont intégrés tu les ramène ici, ils sont pas intégrés tu les ramène ici, ils laissent chance à personne. Ils ont ramené un handicapé, vraiment un handicapé, il a passé 3 jours ici. Soit ils l’ont relâché soit ils l’ont mis dans un centre de santé, il est vraiment handicapé il est resté 3 jours ici, j’ai pas compris pourquoi ils l’ont ramené ici. Il lui faut une aide médicale avec lui, une aide soignante quelque chose comme ça, je comprend pas il est resté, en plus il a dormi sur la chaise, laisse tomber. »

M : « Je veux faire une demande d’apatride, le Montenegro ne me reconnait pas. J’ai 6 enfants de nationalité française. Ça fait 20 ans que je suis en France, j’ai pas de papiers, j’ai pas de passeport. Je suis arrivé le 28 décembre au centre, je suis sorti de prison, les gendarmes m’ont ramené ici. J’ai fait 6 ans et demi de prison à Eysses Villeneuve sur Lot. la Cimade m’a dit, mon pays ne me reconnait pas, dès que je suis arrivé, ils m’ont dit ça, le chef de la prison me l’a dit. Je passe devant le juge le 27 janvier. La Cimade m’a dit c’est pas sûr qu’il te donne la liberté. Tout le monde reçoit un mois de plus. ça se passe mal ici. C’est 10 fois pire que la prison ».

J :  » Je discute avec les amis dans les autres CRA, l’escorte c’est au bout du 3ème vol, ici ils scotchent pour le 2ème vol. Je veux voir le laissez-passer, sinon je pars pas. J’ai refusé le vol, je l’ai dit aux policiers, j’étais dans la voiture à l’aéroport. Ils ont appelé le pilote pour lui dire, ils ont déchiré mon billet. Y’avait quelqu’un d’autre avec moi qui voulait rentrer en Algérie, il est monté dans l’avion. J’ai demandé aux policiers de me montrer mon laissez-passer, ils m’ont dit c’est interdit. Ils m’ont ramené au centre, je sais pas si je vais avoir un autre vol. Depuis que je suis revenu au centre ils me provoquent pour que je leur réponde et après m’accuser et m’emmener en prison. Je leur ai dit je suis pas un chien. »

R :  « Ça va, mais c’est dur quand même, j’arrive pas à comprendre pourquoi j’avais une résidence de 10 ans ici, ils me l’ont retirée, ma fille est née ici, pourquoi une OQTF ? Ça fait douze ans que je suis en France. » R. explique qu’on l’a accusé d’avoir fait un mariage blanc, qu’on l’a convoqué à la préfecture et qu’on lui a dit que l’obtention de son titre de séjour (qui expirait en 2028 à l’origine) était frauduleuse, et qu’on lui a mis une OQTF. Il explique également qu’il a fait 3 mois de prison suite à une plainte de sa femme qui l’a amené au pénal. A l’origine, il avait un bracelet électronique, il y a eu un problème avec le bracelet, il a été envoyé en prison.

« On m’a donné un somnifère pour dormir avec le stress, c’est pour ça que j’ai des tâches rouges, et j’ai mis de la crème […] ils donnent des médicaments comme ça ‘ils font pas chier, ils vont dormir on est tranquilles’ […] j’ai pas dormi j’étais pensif, je suis perturbé, il reste deux jours avant samedi, ça arrive »

 « Il y a beaucoup d’Algériens, à croire qu’ils ont un problème avec eux »

« C’est pas facile franchement, les repas c’est pas des vrais repas, c’est industriel, parfois je mange pas pendant 2-3 jours, j’y arrive pas. »

A propos de la police : « il y a des groupes très cool et des groupes… c’est des fachos. »

« Je ne peux pas être renvoyé en Algérie, mes parents sont ici, je peux pas les laisser. C’est tranquille, j’y crois, je sais que je vais être libre, même s’ils me renvoient je reviendrai en France par bateau, j’ai pas peur de la mer, je reviendrai avec un visa. »